dimanche 6 janvier 2013

Les garçons du train

Je n'avais jamais tenté la surréservation pratiquée par la SNCF. Savoir par avance qu'en montant dans le train on ne trouvera aucune place assise titille assez mollement mon esprit aventurier. Mais j'ai testé, finalement, samedi soir. Le train était bondé, les bagages s'amoncellaient dans les couloirs, tant les gens semblent incapables -ou ne veulent pas, délibérement- les ranger correctement, avec logique. Sur les quatre strapontins normalement disponibles entre les rames, un était cassé. Une jeune fille en occupait déjà un, un homme stationnait devant un autre, j'ai fait de même avec le troisième.

Nous en étions là quand le train s’ébranla sans vigueur vers les contrées sudistes. Mais la scène n'allait pas rester figée bien longtemps. Un garçon d'une vingtaine d'années, vêtu d'une veste en velours noir élimé et d'un chapeau de feutre un peu trop étroit duquel dépassait une tignasse blonde, rentré in extremis dans la rame avant la fermeture des portes, s'assit dans les marches à la place du strapontin cassé. Un regard entre nous suffit à révéler nos accointances arcadiennes, si je puis dire.

Un autre garçon, du même âge, était dans le couloir, ayant pris son parti de rester debout près d'une grosse valise à roulettes qui encombrait sérieusement le passage. De taille moyenne, habillé de noir et de vilaines chaussures, ses gestes trahissaient là encore une inclination commune alors que son pantalon dissimulait mal ses formes. Des grandes mains, une barbe naissante. Un regard bleu fuyant, des sourires fugaces.

Ainsi, je regardais franchement le garçon debout alors que le garçon assis dans les marches me regardait sans assurance. La jeune fille au strapontin relisait un cours écrit sur papier grands carreaux, l'homme posté devant son strapontin s'était assis, tout comme moi, et dormait maintenant.

Vint alors un autre garçon, lui aussi d'une petite vingtaine d'années. Un peu plus grand que les autres, il portait trois gros anneaux à l'oreille gauche. Ses cheveux, châtains foncés, étaient courts. Il était vêtu d'un pantalon de velours noir trop grand et sale et il trimballait avec lui une grande sacoche rouge. Il s'était positionné lui aussi dans le couloir mais un peu plus loin. Il paraissait agité, s'asseyait, se relevait, sortait un calepin de sa poche, le rangeait, le ressortait, le rangeait à nouveau, de même avec son téléphone.

Ceci dura jusqu'au premier arrêt, en rase campagne, à Valence. Une place se libéra dans la rame, le contrôleur nous en informa et l'homme, extirpé de son sommeil, la gagna. Dans la confusion de la montée et descente des voyageurs, le garçon au calepin dama le pion au garçon mal assuré de sa personne et s'assit sur le strapontin libéré. Le garçon assis dans les marches semblait pleinement se satisfaire de sa position et n'avait pas manifesté un instant la volonté d'en changer.

Cette nouvelle configuration entraîna un jeu de regards nouveau. Il était simple: tous les regards convergeaient vers le garçon à la sacoche rouge. Outre ce grand sac, c'est tout un monde, son monde, qu'il trimballait avec lui. Une bulle invisible semblait l'entourer. Son regard, bleu, était inquiet, de même que ses dents un peu écartées composaient un sourire alarmé.

Sur son calepin, il griffonnait des dessins, des visages, avec du crayon gras et du rouge. Il était absorbé par son travail et ses pensées. Il dessinait quelques minutes, rangeait son ouvrage, et le ressortait aussitôt, animé d'une nouvelle idée. Cette attitude et son aspect physique, perfectible mais désirable, faisaient de lui un être inaccessible et mystérieux qui troublait trois voyageurs de la plateforme.

A la station suivante, la jeune fille descendit. Cette fois-ci, le garçon resté debout dans le couloir manœuvra habilement et réquisitionna le strapontin, qui se trouvait en face de moi. Une autre jeune fille monta et s'assit dans les marches côte à côte avec le garçon qui y était toujours installé. J'engageai la conversation avec le garçon qui me faisait face, le louant d'avoir pu enfin s'assoir. La réponse ne fut qu'un bref sourire. Mais aussitôt la jeune fille s'enquit du temps que nous avions déjà passé dans cette inconfortable disposition. Et la conversation dura quelques minutes entre nous tous, excepté le garçon nouvellement assis, indécrottablement rêveur.

La voix du garçon dessinateur contrastait avec le caractère félin de ses gestes. Impossible de discerner ce qui relevait de la virilité et de la sensibilité. Un trouble devait persister. Celle du garçon assis dans les marches rachetait son manque de grâce et son apparence déconcertante. A la sortie du train, j'oubliais déjà le dessinateur alors que je formais des regrets de n'avoir pas percé la carapace du garçon absent. 

Ce trajet de quelques heures est passé très vite.

1 commentaire:

S. a dit…

Une démonstration supplémentaire de votre "savoir-voyager". J'ai adoré.