vendredi 11 mai 2012

Le roi du bluff

Plongé dans mes révisions, au milieu de ma pile de fiches, se trouve une "bonne copie". Un travail brillant d'un étudiant lors d'un concours. Et l'accroche de l'introduction de la dissertation est percutante, brillante, littéraire, parfaite. 

Trop parfaite. Si bien adaptée au sujet qu'elle en vient à sonner faux. Alors, parce que je suis quand même psychorigide et que je hais être pris pour un idiot, je me suis en quête de la source de cette citation. L'auteur de la copie l'attribue à Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe

Ni une, ni deux, j'ouvre mon recueil des livres 35 à 42 dont elle est probablement issue la citation, vu son caractère éminemment politique. Je ne trouve rien. Alors, je fais appel à Internet, pensant qu'une petite recherche rapide des termes clés dans un fichier numérisé me permettra de la découvrir très rapidement. 

Hélas, seul Gallica propose l'intégrale numérisée. Et on ne peut pas chercher plus d'un terme à la fois. Laborieux. Très laborieux. Je ne trouve rien alors que j'ai effectué ma recherche avec le terme le plus rare de la phrase pour limiter le nombre d’occurrences.

Ça commençait donc déjà à sentir le roussi quand j'ai essayé une recherche plus vaste dans un moteur de recherche avec le second membre de phrase, assez passe-partout. Les résultats ne sont pas plus éloquents. Jusqu'à une page qui fait référence à une phrase relativement approchante. Issue des MOT, elle se trouve dans le dernier paragraphe du dernier livre de l’œuvre.

Je reprends donc mon ouvrage et effectivement, je la trouve. Et c'est bien à partir de ce bout que l'étudiant a inventé sa citation. Avec brio, je dois dire, puisque le plagiat est plus beau que l'original. Surtout, ce qui m'épate, c'est qu'il a totalement inventé la moitié de la citation, en s'inspirant, là encore avec talent, du style des MOT. 

Vu l'ampleur de l’œuvre, il est évident qu'aucun correcteur de concours n'aurait pris la peine de vérifier puisqu'il aurait dû perdre autant de temps que moi, c'est-à-dire une bonne vingtaine de minutes. Je suis assez admiratif de ce joli coup de bluff qui n'aura, sans doute, pas été pour rien dans l'intérêt qu'a porté le correcteur à la copie.

Ce qui nous donne, pour l'original: "En traçant ces derniers mots, ce 16 novembre 1841, ma fenêtre, qui donne à l'ouest sur les jardins des Missions étrangères est ouverte: il est six heures du matin ; j'aperçois la lune pâle et élargie ; elle s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l'Orient: on dirait que l'ancien monde finit et que le nouveau commence."

Et pour le plagiat réussi: " A l'abri de mon appartement de la rue d'Enfer, j'écoutais passer les peuples et les révolutions à la conquête de leurs droits. On aurait dit que l'ancien monde finissait et qu'un monde nouveau commençait".

Le sujet de la dissertation demandait s'il restait des droits à conquérir. Or, dans toutes les MOT, jamais notre bon Chateaubriand n'écoute passer les peuples et les révolutions à la conquête de leurs droits. En tout cas, pas à l'abri de son appartement de la rue d'Enfer. Mais je suis tout prêt à croire que cette écoute attentive peut se trouver ailleurs, sous une autre forme, dans l'un des tomes de ses Mémoires.

Tiens, je vais passer le concours d'inspecteur de police.