mardi 24 janvier 2012

Evagations culturelles

Il y eut d'abord ce concert du Café Zimmermann, ensemble baroque désormais en résidence à Aix-en-Provence, qui se donnait pour mission de faire découvrir des œuvres de différents compositeurs italiens baroques, hormis Vivaldi. On retrouve bien les sensations offertes au disque par cet orchestre: sonorité mate et compacte. Pas d’esbroufe et une concentration quasi germanique pour une musique qui n'en demande pas tant. Peu de souvenirs marquants, des longueurs, des œuvres creuses souvent et l'erreur fatale, à ne pas commettre au regard d'un tel programme de seconds couteaux italiens: jouer un concerto de Vivaldi en bis. Pire, issu de l'Estro Armonico, recueil qui concentre tout son génie. De quoi faire relativiser l'inspiration des mesures les plus profondes des œuvres précédentes.

Il y eut ensuite une adaptation théâtrale, partout célébrée, de La course à l'abîme de Dominique Fernandez, roman retraçant la vie du Caravage. Condensé en une heure de pièce, deux acteurs et trois projecteurs, ce qui relevait de la gageure se transforme en une certaine réussite. Mais reste une question: quel est l'intérêt d'un tel projet ? Hélas, de mon point de vue, aucun. Soit on a lu le livre et on connaît son Caravage sur le bout des doigts et l'on n'apprend rien ; soit on est néophyte et l'on n'y comprend rien tellement tout fonctionne par allusion et implicite. Au final, le public, retraités chics en goguette, s'enthousiasme sur les banquettes inconfortables du Lucernaire. 

Il y eut enfin le quatuor Vlach de Prague dans un programme musclé: Jeune fille et la Mort et Rosamunde côté Schubert, l'Américain côté Dvorak. Ambiance intime au théâtre du Jeu de Paume, très troisième âge, pour un concert en demi-teinte. Une superbe première partie avec une réussite totale dans Dvorak, plein de fougue et d'idées, et une très belle approche du Rosamunde. Une descente aux enfers dans le premier mouvement de la Jeune fille et la Mort. Un trait qui accroche et la premier violon perd complètement pieds. Un naufrage en direct. L'archet qui perd en sûreté, les doigts qui s'affolent, la justesse qui s'évapore. Les autres membres du quatuor sont restés inflexibles, comme une belle mécanique imperturbable alors que le conducteur a bu. La confiance est peu à peu revenue au cours du second mouvement et l'excellence était à nouveau au rendez-vous dans le dernier mouvement, superbe. Passage à vide étonnant à un tel niveau de professionnalisme. 

vendredi 13 janvier 2012

Les lycéens


Je fais souvent mes courses à l'heure où les lycéens de l'établissement situé à côté du supermarché sont libres pour la pause déjeuner. Les vigiles les obligent à laisser leurs sacs à dos à l'entrée -et je constate qu'on ne m'adresse jamais cette injonction, c'est que j'ai mûri !- et ils se ruent sur le rayon sandwichs triangles dans une cohue sympathique.

Arrivé aux caisses, je reste toujours en arrêt devant la médiocrité des articles qu'ils achètent. La règle est immuable, deux articles par personne: soda sans sucre/plein d'aspartame et paquet de biscuits d'apéritif pour les demoiselles ; soda plein de sucres et sandwichs pour les damoiseaux. Pour la diététique, on repassera.

Je suppose qu'ils ont la cantine en horreur et entendent jouir de leur pleine liberté. Comme je les comprends. Je m'amuse quand même de les voir alignés sur les blocs de béton du parking en train de manger leurs cochonneries et s'interpellant les uns les autres dans un argot lycéen dont je n'ai déjà plus la traduction.

Je n'ai pas toujours été plus vertueux. Ma classe de seconde fût chaotique et je m'amusais, avec une amie, à arriver une vingtaine de minutes en retard au cours de latin, qui se tenait entre midi et deux, après un détour à la cafétéria pour acheter pizzas et croques-monsieur. Les autres élèves, très studieux, nous méprisaient ouvertement. Non seulement nous prenions une liberté qu'ils s'interdisaient mais plus encore, ils devaient subir en silence le doux fumet dégagé par nos petits paniers repas. 

Une façon de donner raison à ce syndicaliste de professeur, absent plus que de raison, qui avait vu en moi, à cause d'une traduction maladroite, un "pervers polymorphe", ou quelque chose de ce genre. Je souris encore en me remémorant ces petits méfaits et surtout en repensant à une certaine Claude-Noisette, furieuse et s'injuriant elle-même d'avoir eu une très mauvaise note -sur son échelle de valeur- lors d'un contrôle : 16.


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Et la sentence du jour: "souviens-toi, en tout événement qui te porte au chagrin, d'user de ce principe: ceci n'est pas un revers et c'est un bonheur que de noblement le supporter". (Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IV.)

mercredi 11 janvier 2012

Voie sans issue

Où l’on apprend que le pragmatisme et la rationalité cèdent parfois devant les égarements du cœur et de l’esprit. Où l’on se découvre des emportements et des transports amoureux d’une intempérance inattendue. S’y laisser griser, rêver, se découvrir romantique et à l’écoute de l’autre.

Mais très vite, trop vite, apprendre la modestie, rabattre son orgueil, s’avouer vaincu même, face à l’autre, lui, écrasé par la peur et la honte d’assumer ses inclinations. Un intense sentiment de gâchis ; le sentir s’empêcher de vivre à cause d’un indicible carcan familial. Et renoncer par épuisement, mes réserves de patience et tendresse épuisées ; le laisser partir et se sentir soulagé de ne plus porter ses tourments.

Se jeter à corps perdu dans le travail, après tout c’est l’année pour ça. Balafres au cœur et l’orgueil en bandoulière, rester digne face à ceux qui ne peuvent pas cacher leur nouveau bonheur, n’étant jamais aussi complet que quand il est validé par les autres. Mais faire des petits projets sympathiques pour espérer, un weekend à Paris, un weekend à Londres…

Au milieu de ce marasme, relever une phrase au détour de la suite trop attendue et trop formatée de Philippe Besson à son premier roman célébré ; de ce Retour parmi les hommes donc, cette sentence-ci : « c’est terrible, le bonheur. Quand on y a goûté, impossible de faire comme si on ne savait pas. »

Peut-être faut-il la concilier avec la philosophie stoïcienne qui veut que le bonheur soit « une vie qui suit un cours régulier ». Ce cours harmonieux consiste à vivre selon un seul principe rationnel et par conséquent, d’une manière cohérente qui évite d’être en conflit avec soi-même.

Dans son QSJ sur le stoïcisme, J-B Gourinat nous dit aussi que les stoïciens croient que notre seul bien est notre manière de penser et d’agir. Dès lors, nous ne sommes pas forcément heureux quelles que soient les circonstances mais nous éprouvons un certain contentement et un certain réconfort dans notre propre cohérence avec nous-mêmes. J’aime beaucoup cette dernière idée.