dimanche 23 décembre 2012

La transhumance d'une silhouette labile

Ces quelques semaines écoulées ont été mises à profit pour parcourir sereinement les avenues parisiennes et pour voyager, après un faux départ, à Florence.

Il y a eu cette balade de nuit entre Opéra et Sèvres Babylone, en passant par l’île de la cité, après un repas dans une ambiance survoltée dans un petit restaurant (c’est ça de ne pas anticiper le Beaujolais nouveau…). Ca faisait une petite trotte mais l’air revigorant a porté notre démarche sans efforts. Un petit verre pour finir la soirée dans un bar pour vieilles dames chics du XVIe où trois jeunes gens, bien faits de leur personne, berçaient les effluves capiteuses du son de leur clarinette et de leurs guitares.

Il y a eu cette journée à Chantilly, sorte d’épilogue à notre tournée estivale des châteaux de la Loire. L’ambiance était grise, le public peu présent à l’extérieur du château, les jardins nous étaient offerts. Les bosquets, qui nous ont toujours fait tant fantasmer, étaient nombreux. Mais c’est une maisonnée perdue au milieu des bois qui a abrité une étreinte maladroite.

Il y a eu cette soirée où nous avons fait des messes basses alors que nous assistions de loin à la messe en l’église de Saint Etienne du Mont. Dans l’après-midi, je venais de flatter la gourmandise irrépressible d’une vieille amie en lui offrant les meilleures dragées que j’avais pu trouver. Un clin d’œil au voyage en train que nous avions fait tous les deux entre Alexandrie et le Caire où le kilo de dragées n’avait pas survécu aux trois heures de trajet.

Il y a eu ce vagabondage dans Paris et sa banlieue. La basilique de Saint Denis souffre d’être désormais accolée à un vilain centre commercial. L’ambiance franchement fraîche m’a fait presser un peu le pas lors de notre visite, d’autant que je suis assez peu au fait des biographies de tous ces rois. Et puis, quand j’ai établi un itinéraire de visites et le temps afférent, j’aime bien m’y tenir quitte à brusquer un peu les esprits alanguis. Je prends toujours plaisir à secouer le pont suspendu des Buttes Chaumont au grand dam de certains passants au cœur trop peu accroché. Je regrette toujours la médiocrité du point de vue offert par le kiosque perché en hauteur. La visite du musée Carnavalet, qui concluait cette journée, fut semée d’embûches, tant le désordre règne dans ce vaste cloaque. Les salles ouvrent et ferment alternativement, le balisage est absent et le personnel peu disert. Le verre final fut pris au Second Empire, bar qui nous avait séduits par son nom et son ambiance quelques temps auparavant.


Mon voyage à Florence fut d’une autre nature. J’en retiens des plaisirs de la table, partagés. Des joutes verbales sans concessions, du réveil jusqu’au soir. Je ne peux malheureusement pas affirmer avoir été saisi du syndrome de Stendhal, loin s’en faut. Là où chaque rue romaine offre une dizaine d’églises à visiter –et qui cachent souvent derrière des façades quelconques des nefs ravissantes-, les rues florentines incitent à entrer –à grands frais- dans les grandes bâtisses religieuses pour y éprouver, souvent, le désappointement du dépouillement. Mais c’est un amoureux des surcharges baroques qui parle et non un fin esprit capable de déceler poésie et messages puissants dans les fresques renaissances.

J’ai vu cette fresque de Fra Angelico qu’une professeur de culture générale s’escrimait à détailler à coup d’envolées lyriques et passionnées. J’ai vu, aux Offices, assez peu fréquentées en cette saison, les Botticelli, si délavés par le temps. J’ai aimé le point de vue inattendu offert par une église, pour une fois gratuite. J’ai aimé le Palazzo Pitti, point culminant à mon sens d’une étape florentine. J’ai aimé gravir les longs escaliers menant à une église magnifique –extérieur et intérieur- qui surplombe toute la ville. J’ai aimé la synagogue de Florence, désertée par les visiteurs (sauf par une américaine originaire de Boston qui m’a assimilé immédiatement à un juif, puisque visitant une synagogue, et qui m’a demandé si je ne connaissais pas untel ou untel à Paris « parce qu'un juif connaît toujours un autre juif qui en connaît un autre et que donc tous les juifs se connaissent »).

J’ai abusé des crostini au foie de volaille, du chianti classico, de « dolce » quelconques. J’ai abusé de la sureté de mon jugement, des sarcasmes envers ceux qui ne disposent pas d’un sens de l’orientation particulièrement performant, de la baignoire balnéo de l’hôtel. J’ai rêvassé avec mélancolie en regardant ce jeune couple qui s’embrassait fougueusement sur le ponte vecchio en me disant que ce plaisir démonstratif m’était interdit. Je me suis bercé de mauvais rêves en imaginant la vie du stewart de l’avion du retour. Je le figurais rentrer dans sa maisonnée de banlieue londonienne (l’équipage était anglais), écrasée par la grisaille, afin d’être au chevet d’une mère souffreteuse, dissimulant sa gaucherie efféminée qu’il ne trouve à exprimer que dans des endroits de perdition pour rencontres sans lendemain. Oui, rien que ça.

vendredi 12 octobre 2012

Giratoire en vue

Une année passée à préparer des concours de la fonction publique. Pour ne pas y finir, d’ailleurs. S’achève donc la période de la vie estudiantine, même si les 18 mois à venir seront une alternance de stages et de formation avant de prendre mon premier poste dans une administration de 200 000 agents.


En tout cas, aucun regret de ce côté-ci de ma vie. Tout n’était pas nécessairement prévu comme cela, j’ai raté des opportunités, des marches, j’ai pris des chemins de traverse. J’ai piétiné quelques rêves d’adolescence, quelques croyances politiques mais aucune personne, je crois.

Je n’ai jamais eu à déplorer le moindre rattrapage d’examen et pourtant je nourrissais une frustration d’avoir laissé inachevé un certain nombre de choses. Une licence en droit jamais terminée, une médaille de conservatoire jamais obtenue, faute, dans les deux cas, d’avoir cessé ces études une année trop tôt. Une frustration balayée par le fait d’avoir obtenu mes diplômes de la grande école qui fut la mienne. Enfin ! Quelque chose de réellement terminé jusqu’au bout.

Une année de travail intense, donc. Une année exceptionnellement formatrice sur tous les plans. J’ai mûri, beaucoup. J’ai expérimenté beaucoup de choses cette année, les limites intellectuelles, la solitude, la déprime aigue, la force de l’amitié, le pardon, l’abnégation, la générosité.

Pour attendre le résultat de l’oral et vivre ces dernières heures d’attente sereinement, je suis allé me réfugier en Corse, chez le plus fidèle de mes amis. Celui qu’on aimerait n’avoir jamais trop loin de chez soi. La journée n’étant pas chômée pour tout le monde, c’est seul que j’ai passé la matinée au café sur la corniche de Bastia, face à la mer et au soleil. Un des grands bonheurs de l’existence, le café, le jus d’orange et les journaux du matin. La magnifique « Lettre à D. » d’André Gorz, aussi. Et c’est en quittant le restaurant du midi que j’ai appris mon succès.

J’avais imaginé l’instant de façon beaucoup plus animale. Je n’ai pas hurlé mon soulagement, je n’ai pas tremblé de bonheur et d’incrédulité, j’ai peut-être respiré plus vite qu’à l’accoutumée. Victoire à la Pyrrhus. C’est seul que j’ai réussi. Les amies, l’amie qui devaient m’accompagner dans cette aventure ont échoué. Doué d’empathie depuis peu, j’ai relégué ma joie au second plan pour me sentir accablé par la détresse –dissimulée- des autres. Je ne me résous pas à ce gâchis de compétences opéré par la sélection du concours.

L’immense soulagement que constitue cette nouvelle étape de ma vie, pour moi et pour mon entourage, n’était rien à ce moment-là. C’est le lendemain d’ailleurs que j’ai fêté ça dans le meilleur restaurant de la ville. Les deux jours suivants furent parfaits en tous points. Un temps magnifique, des paysages sublimes, une baignade –en plein mois d’octobre !- méditerranéenne. Une revanche sur l’été passé à l’ombre des livres.

Au retour de ce court séjour, j’ai achevé mon déménagement. Je sais que je regretterai profondément cette ville, sa délicieuse et surannée bourgeoisie de province, son incroyable qualité de vie. Mais je languissais de la quitter, j’y étais désormais trop à l’étroit entre toutes les rues milles fois parcourues, les souvenirs partout et les perspectives d’avenir nulle part.

En attendant mon premier salaire, je vis considérablement au-dessus de mes moyens. J’ai acheté quelques monographies sur des peintres que j’apprécie beaucoup, longtemps cantonnées à la liste des envies. Je me remets à voyager et me rend enfin dans la capitale des arts : Florence. Je suis également en train de m’équiper en accessoires essentiels pour réussir au mieux les grands classiques de la pâtisserie française, Opéra ou Paris Brest. C’est mon pêché mignon, la pâtisserie…

vendredi 11 mai 2012

Le roi du bluff

Plongé dans mes révisions, au milieu de ma pile de fiches, se trouve une "bonne copie". Un travail brillant d'un étudiant lors d'un concours. Et l'accroche de l'introduction de la dissertation est percutante, brillante, littéraire, parfaite. 

Trop parfaite. Si bien adaptée au sujet qu'elle en vient à sonner faux. Alors, parce que je suis quand même psychorigide et que je hais être pris pour un idiot, je me suis en quête de la source de cette citation. L'auteur de la copie l'attribue à Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe

Ni une, ni deux, j'ouvre mon recueil des livres 35 à 42 dont elle est probablement issue la citation, vu son caractère éminemment politique. Je ne trouve rien. Alors, je fais appel à Internet, pensant qu'une petite recherche rapide des termes clés dans un fichier numérisé me permettra de la découvrir très rapidement. 

Hélas, seul Gallica propose l'intégrale numérisée. Et on ne peut pas chercher plus d'un terme à la fois. Laborieux. Très laborieux. Je ne trouve rien alors que j'ai effectué ma recherche avec le terme le plus rare de la phrase pour limiter le nombre d’occurrences.

Ça commençait donc déjà à sentir le roussi quand j'ai essayé une recherche plus vaste dans un moteur de recherche avec le second membre de phrase, assez passe-partout. Les résultats ne sont pas plus éloquents. Jusqu'à une page qui fait référence à une phrase relativement approchante. Issue des MOT, elle se trouve dans le dernier paragraphe du dernier livre de l’œuvre.

Je reprends donc mon ouvrage et effectivement, je la trouve. Et c'est bien à partir de ce bout que l'étudiant a inventé sa citation. Avec brio, je dois dire, puisque le plagiat est plus beau que l'original. Surtout, ce qui m'épate, c'est qu'il a totalement inventé la moitié de la citation, en s'inspirant, là encore avec talent, du style des MOT. 

Vu l'ampleur de l’œuvre, il est évident qu'aucun correcteur de concours n'aurait pris la peine de vérifier puisqu'il aurait dû perdre autant de temps que moi, c'est-à-dire une bonne vingtaine de minutes. Je suis assez admiratif de ce joli coup de bluff qui n'aura, sans doute, pas été pour rien dans l'intérêt qu'a porté le correcteur à la copie.

Ce qui nous donne, pour l'original: "En traçant ces derniers mots, ce 16 novembre 1841, ma fenêtre, qui donne à l'ouest sur les jardins des Missions étrangères est ouverte: il est six heures du matin ; j'aperçois la lune pâle et élargie ; elle s'abaisse sur la flèche des Invalides à peine révélée par le premier rayon doré de l'Orient: on dirait que l'ancien monde finit et que le nouveau commence."

Et pour le plagiat réussi: " A l'abri de mon appartement de la rue d'Enfer, j'écoutais passer les peuples et les révolutions à la conquête de leurs droits. On aurait dit que l'ancien monde finissait et qu'un monde nouveau commençait".

Le sujet de la dissertation demandait s'il restait des droits à conquérir. Or, dans toutes les MOT, jamais notre bon Chateaubriand n'écoute passer les peuples et les révolutions à la conquête de leurs droits. En tout cas, pas à l'abri de son appartement de la rue d'Enfer. Mais je suis tout prêt à croire que cette écoute attentive peut se trouver ailleurs, sous une autre forme, dans l'un des tomes de ses Mémoires.

Tiens, je vais passer le concours d'inspecteur de police.

mercredi 4 avril 2012

Chérubins échappés

Point de chérubins -loin s'en faut-, lors d'un récital de piano au Théâtre des Champs-Élysées. Une soirée en forme de double confirmation: je n'aime décidément pas cette salle art déco ni le pianiste qui officiait ce soir-là (Andsnes), professionnel d'un digitalisme parfait et d'une absence d'âme complète.

Des nuées de chérubins lors d'une représentation du Malade Imaginaire à la Comédie Française. Propres sur eux, les lycéens se tiennent sages et semblent goûter le spectacle de grande qualité qui leur est offert (en dépit d'une piètre Angélique). Ils auront, en sus, découvert le clavecin et la viole de gambe, judicieusement introduits dans la mise en scène. 

Clavecin d'ailleurs à la salle Gaveau pour un récital du caractériel Pierre Hantaï. Comme il y a quelques années, à Saint-Guilhem-le-Désert, il s’écharpe depuis la scène avec un spectateur photographe. Heureusement, cette fois-ci son énervement est passager et n'engendre que quelques fausses notes. La fois dernière, bouillonnant, c'est le dernier quart du concert qui avait été massacré, tapant, rageur, à côté des bonnes touches. Un peu grisâtre cette salle, à l'image de son public. 

A la suite de ce concert, au Boeuf sur le toit, ambiance surannée d'un restaurant loin des folles soirées d'antan, avec service tantôt déférent, tantôt foutraque. On y mange bien mais pas léger ; à vouloir trop en faire, la cuisine, comme l'ambiance, peut virer au tape-à-l'oeil (le bar préfère une marque moderne et branchée de Gin à la vieille référence incontournable et superlative, voilà où vont se nicher les fautes de goût et ma pédanterie).

Digestion obligée par une grande balade aux alentours. Eglise de la Madeleine écrasante, Olympia tendance crânes rasés avec chanteur très droitiste au programme, place Vendôme en travaux, tuileries inondées de touristes et poussière sur mes chaussures.

Les autres jours, comme je n'étais pas à Paris pour faire du tourisme, j'accompagnais un député dans sa douce et fringante vie de parlementaire. La buvette de l'Assemblée nationale est à la hauteur de sa réputation, les bancs de l'hémicycle un peu étroits pour mes grandes jambes. 

Malgré tous ces plaisirs, ravi de retrouver la sérénité méridionale, avec un grand et bon lit pour lire ce que j'ai lu de plus mauvais de Stefan Zweig jusqu'ici. Une étrange et courte nouvelle où l'auteur décrit sur des pages entières la psychologie d'un chien vaniteux et tueur à ses heures. Absolument risible.

jeudi 8 mars 2012

Des yeux verts au rouge qui tache

Je lis fidèlement tous les romans de Philippe Besson car la petite musique qui s'en dégage m'est agréable. Je garde un souvenir plein de plénitude de ma lecture d'une traite de l'un de ses ouvrages dans ma cuisine pragoise dans le grand appartement où ma lunatique colocataire était divinement absente. Il y a une dizaine de jours, dans le train, quelle ne fut pas ma surprise de voir le lycéen, en classe prépa d'après mes déductions, assis à mes côtés sortir l'édition de poche de Retour parmi les hommes. Autant dire que ma curiosité et toute mon attention ont été dévolues à suivre sa lecture. Je me me revoyais à son âge, explorant ces horizons de lectures subversives. Las, son achat semblait dicté par le hasard et le garçon, apparemment, n'avait pas lu le premier tome. Après quelques pages, il a vite remisé le livre dans son sac, préférant s'attaquer aux Caractères de La Bruyère. Un petit moment de rêverie et un bonheur de croiser par deux fois son magnifique regard couleur péridot.

A l'âge de ce gamin, je découvrais les livres de Gilles Leroy. Le propos est certainement plus abrupt que celui délivré par Besson mais sans jamais virer dans le vulgaire ni le vain démonstratif. J'ai toujours été amusé par le fait qu'il ait reçu le Goncourt en 2007 pour un livre relativement singulier dans l'ensemble de sa production. Auteur franchement catégorisé dans la littérature pour garçons sensibles, il a été primé pour son premier livre "grand public". Toujours est-il que, depuis, ses nouvelles productions font l'objet de critiques dans les hebdomadaires. Le thème sensible de son dernier opus Dormir avec ceux qu'on aime m'a poussé à l'achat et la retenue du traitement de cette histoire d'amour impossible m'a séduit. Dommage que cela tourne assez vite en rond. Vu l'amour qu'il semble porter aux séances de dédicace, alors même que c'est un auteur que j'aimerais bien rencontrer, je me garderais bien de m'y rendre si jamais l'occasion s'en présentait !

Le centenaire de la naissance de Lawrence Durrell m'a incité à questionner l'aïeule de la maison sur cet auteur, légendaire pour certains amoureux de la littérature anglo-saxonne, qui a été notre voisin tout le temps qu'il a vécu dans le sud de la France. L'étrange bâtisse qu'il habitait m'a toujours intimidé quand j'étais enfant: façades bleuâtres, toiture en ardoise: elle détonne considérablement dans le paysage local ! Si je peux me fier aux souvenirs de ma grand-mère, elle comporte une piscine intérieure et un magnifique escalier. L'homme, toujours flanqué de son vilain cabas quand il sortait en ville, aimait bien lever le coude. Ce qui ne l'a pas empêché d'écrire d'une très belle plume. Je me suis lancé dans la lecture de son œuvre phare Le quatuor d'Alexandrie. Quand j'avais visité cette ville, elle semblait pleine de nostalgie d'une époque révolue, peut-être vais-je la retrouver entre ces pages ?

dimanche 19 février 2012

Transmutations littéraires

Chaîne amusante dont le thème littéraire me plaît : il s'agit de répondre à des questions par des titres de livres. Je me suis efforcé de ne retenir que des livres que j'ai beaucoup aimés, en essayant de varier les tendances, les nationalités et les époques. Cela a été difficile, le résultat n'est pas pleinement satisfaisant, même s'il reflète assez bien mon état d'esprit actuel, et pourtant j'y ai passé beaucoup de temps. Ceci étant, je suis particulièrement satisfait de certaines réponses, à vous de trouver lesquelles...

Comment te sens-tu ? A rebours (J. K. Huysmans)

La condition actuelle de ton âme ? L'inconsolable (Anne Godard)

Qu'est-ce que la vie pour toi ? La course à l'abîme (Dominique Fernandez)

Ta peur ? Être sans destin (Imre Kertesz)

Ton histoire d'amour ? Les égarements du cœur et de l'esprit (Crébillon)

Tes meilleurs amis sont ? Les révoltés (Sandor Marai)

Quel est le meilleur conseil que tu aies à donner ? Conscience contre violence (Stefan Zweig)

Le défaut qui t'horripile le plus ? L'ignorance (Milan Kundera)

Comment est le temps ? L'arrière-saison (Philippe Besson)

Ton moment préféré de la journée ? Les vestiges du jour (Kazuo Ishiguro)

Décris où tu vis actuellement: L'immeuble Yacoubian (Alaa El Aswany)

Ton moyen de transport préféré ? Le bateau ivre (Arthur Rimbaud)

Si tu pouvais aller n'importe où, où irais-tu ? Sur la plage de Chesil (Ian McEwan)

Ton animal préféré ? Le loup des steppes (Hermann Hesse)

Comment aimerais-tu mourir ? Une mort très douce (Simone de Beauvoir)

Ton rêve le plus cher ? L'amour sans résistance (Gilles Rozier)

Le métier qui te fait rêver ? Le Roi Soleil se lève aussi (Philippe Beaussant)

Ta passion ? Le grand voyage (Jorge Semprun)

J'aime beaucoup la couleur que prennent certains titres au regard de la question à laquelle ils répondent. Si vous avez du temps, essayez ce petit jeu, c'est amusant et des livres lus il y a fort longtemps ressurgissent...

mardi 24 janvier 2012

Evagations culturelles

Il y eut d'abord ce concert du Café Zimmermann, ensemble baroque désormais en résidence à Aix-en-Provence, qui se donnait pour mission de faire découvrir des œuvres de différents compositeurs italiens baroques, hormis Vivaldi. On retrouve bien les sensations offertes au disque par cet orchestre: sonorité mate et compacte. Pas d’esbroufe et une concentration quasi germanique pour une musique qui n'en demande pas tant. Peu de souvenirs marquants, des longueurs, des œuvres creuses souvent et l'erreur fatale, à ne pas commettre au regard d'un tel programme de seconds couteaux italiens: jouer un concerto de Vivaldi en bis. Pire, issu de l'Estro Armonico, recueil qui concentre tout son génie. De quoi faire relativiser l'inspiration des mesures les plus profondes des œuvres précédentes.

Il y eut ensuite une adaptation théâtrale, partout célébrée, de La course à l'abîme de Dominique Fernandez, roman retraçant la vie du Caravage. Condensé en une heure de pièce, deux acteurs et trois projecteurs, ce qui relevait de la gageure se transforme en une certaine réussite. Mais reste une question: quel est l'intérêt d'un tel projet ? Hélas, de mon point de vue, aucun. Soit on a lu le livre et on connaît son Caravage sur le bout des doigts et l'on n'apprend rien ; soit on est néophyte et l'on n'y comprend rien tellement tout fonctionne par allusion et implicite. Au final, le public, retraités chics en goguette, s'enthousiasme sur les banquettes inconfortables du Lucernaire. 

Il y eut enfin le quatuor Vlach de Prague dans un programme musclé: Jeune fille et la Mort et Rosamunde côté Schubert, l'Américain côté Dvorak. Ambiance intime au théâtre du Jeu de Paume, très troisième âge, pour un concert en demi-teinte. Une superbe première partie avec une réussite totale dans Dvorak, plein de fougue et d'idées, et une très belle approche du Rosamunde. Une descente aux enfers dans le premier mouvement de la Jeune fille et la Mort. Un trait qui accroche et la premier violon perd complètement pieds. Un naufrage en direct. L'archet qui perd en sûreté, les doigts qui s'affolent, la justesse qui s'évapore. Les autres membres du quatuor sont restés inflexibles, comme une belle mécanique imperturbable alors que le conducteur a bu. La confiance est peu à peu revenue au cours du second mouvement et l'excellence était à nouveau au rendez-vous dans le dernier mouvement, superbe. Passage à vide étonnant à un tel niveau de professionnalisme. 

vendredi 13 janvier 2012

Les lycéens


Je fais souvent mes courses à l'heure où les lycéens de l'établissement situé à côté du supermarché sont libres pour la pause déjeuner. Les vigiles les obligent à laisser leurs sacs à dos à l'entrée -et je constate qu'on ne m'adresse jamais cette injonction, c'est que j'ai mûri !- et ils se ruent sur le rayon sandwichs triangles dans une cohue sympathique.

Arrivé aux caisses, je reste toujours en arrêt devant la médiocrité des articles qu'ils achètent. La règle est immuable, deux articles par personne: soda sans sucre/plein d'aspartame et paquet de biscuits d'apéritif pour les demoiselles ; soda plein de sucres et sandwichs pour les damoiseaux. Pour la diététique, on repassera.

Je suppose qu'ils ont la cantine en horreur et entendent jouir de leur pleine liberté. Comme je les comprends. Je m'amuse quand même de les voir alignés sur les blocs de béton du parking en train de manger leurs cochonneries et s'interpellant les uns les autres dans un argot lycéen dont je n'ai déjà plus la traduction.

Je n'ai pas toujours été plus vertueux. Ma classe de seconde fût chaotique et je m'amusais, avec une amie, à arriver une vingtaine de minutes en retard au cours de latin, qui se tenait entre midi et deux, après un détour à la cafétéria pour acheter pizzas et croques-monsieur. Les autres élèves, très studieux, nous méprisaient ouvertement. Non seulement nous prenions une liberté qu'ils s'interdisaient mais plus encore, ils devaient subir en silence le doux fumet dégagé par nos petits paniers repas. 

Une façon de donner raison à ce syndicaliste de professeur, absent plus que de raison, qui avait vu en moi, à cause d'une traduction maladroite, un "pervers polymorphe", ou quelque chose de ce genre. Je souris encore en me remémorant ces petits méfaits et surtout en repensant à une certaine Claude-Noisette, furieuse et s'injuriant elle-même d'avoir eu une très mauvaise note -sur son échelle de valeur- lors d'un contrôle : 16.


 ***

Et la sentence du jour: "souviens-toi, en tout événement qui te porte au chagrin, d'user de ce principe: ceci n'est pas un revers et c'est un bonheur que de noblement le supporter". (Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre IV.)

mercredi 11 janvier 2012

Voie sans issue

Où l’on apprend que le pragmatisme et la rationalité cèdent parfois devant les égarements du cœur et de l’esprit. Où l’on se découvre des emportements et des transports amoureux d’une intempérance inattendue. S’y laisser griser, rêver, se découvrir romantique et à l’écoute de l’autre.

Mais très vite, trop vite, apprendre la modestie, rabattre son orgueil, s’avouer vaincu même, face à l’autre, lui, écrasé par la peur et la honte d’assumer ses inclinations. Un intense sentiment de gâchis ; le sentir s’empêcher de vivre à cause d’un indicible carcan familial. Et renoncer par épuisement, mes réserves de patience et tendresse épuisées ; le laisser partir et se sentir soulagé de ne plus porter ses tourments.

Se jeter à corps perdu dans le travail, après tout c’est l’année pour ça. Balafres au cœur et l’orgueil en bandoulière, rester digne face à ceux qui ne peuvent pas cacher leur nouveau bonheur, n’étant jamais aussi complet que quand il est validé par les autres. Mais faire des petits projets sympathiques pour espérer, un weekend à Paris, un weekend à Londres…

Au milieu de ce marasme, relever une phrase au détour de la suite trop attendue et trop formatée de Philippe Besson à son premier roman célébré ; de ce Retour parmi les hommes donc, cette sentence-ci : « c’est terrible, le bonheur. Quand on y a goûté, impossible de faire comme si on ne savait pas. »

Peut-être faut-il la concilier avec la philosophie stoïcienne qui veut que le bonheur soit « une vie qui suit un cours régulier ». Ce cours harmonieux consiste à vivre selon un seul principe rationnel et par conséquent, d’une manière cohérente qui évite d’être en conflit avec soi-même.

Dans son QSJ sur le stoïcisme, J-B Gourinat nous dit aussi que les stoïciens croient que notre seul bien est notre manière de penser et d’agir. Dès lors, nous ne sommes pas forcément heureux quelles que soient les circonstances mais nous éprouvons un certain contentement et un certain réconfort dans notre propre cohérence avec nous-mêmes. J’aime beaucoup cette dernière idée.