vendredi 29 juillet 2011

L'oeil scrute, l'oreille devine

Il y a cet enfant, à l'aéroport de Munich, alors que le temps est pluvieux, devant la machine à café. Devant chaque porte d'embarquement, distributeurs automatiques de boissons sponsorisés par Lufthansa, en libre service. Ce petit garçon hésite, boirait bien quelque chose, semble réfléchir. Puis se retourne vers sa mère et dit "mais... ce n'est pas casher ! On ne peut pas, il faut pas." Moi, j'ouvre des yeux ronds pendant que sa mère lève les yeux au ciel et prend 5 minutes pour le rassurer et lui expliquer que si, il a le doit de prendre un chocolat à la machine. Que Dieu ne lui en voudra pas.

Il y a aussi cet autre garçon, 10 ans peut-être, au Chaos de Montpellier-le-Vieux, que j'entends dire au loin "eh ouais, c'est pas un truc de pédé, cette balade". Plus tard, pour voir une dolomite rigolote, il faut s'écarter un peu du chemin et escalader quelques cailloux. Sa mère et sa grand-mère hésitent, ont un peu la flemme. L'enfant s'exclame "ah les femmes, c'est bon à rien ! Vous êtes des grosses feignasses ! Ah, les femelles, les nulles !". Manifestement, le petit macho fait sa loi et ces dames sont béates d'admiration. Je ne sais pas ce qu'il va donner dans quelques années mais j'ai déjà peur du résultat...

* * *

A Berlin, ce blondinet a le malheur de passer sous mes yeux et devant mon appareil photo. Le shorty noir sous le short blanc transparent, c'est fatal. Une émotion de la journée qui méritait d'être immortalisée !


A Berlin toujours, ce touriste qui détonne dans le paysage tiré au cordeau des jardins du Charlottenburg. Entre ces deux statues, je l'ai trouvé merveilleux. Béret, lunettes, gants, foulard, tout est parfait !

jeudi 28 juillet 2011

De Berlin à Postdam: de l'ombre à la lumière

Comme le dit le sociologue Jean Viard, en voyage, on se contente souvent de vérifier. Avant de se rendre à l'étranger, on s'est construit une image mentale du lieu qu'on visite: on ne le découvre pas puisqu'on en est déjà envahi de photos et de descriptions. On se contente donc de constater que tout est bien là où c'est censé se trouver, que tout ressemble à ce qu'on en a précédemment vu. Aussi, les périples manquent parfois d'éblouissement et sont-ils souvent marquants non pas à cause du monument phare de la ville mais d'une placette jamais évoquée, peut-être minable, mais tellement touchante sur l'instant.

Dans mon cas, deux exceptions majeures. Allemandes toutes les deux. D'abord, et j'en parlais ici même en janvier 2010, la Frauenkirche de Dresde. Un rêve d'adolescent, le mythe de cette magnifique église protestante détruite, reconstruite, tant de fois peinte par Canaletto et reproduite sur des pochettes de disques. Je garde un magnifique souvenir de cette journée. Ensuite, le Schloss Sans-Souci de Postdam. Ou plutôt un élément spécifique de ce petit château: ses gloriettes. Deux pergolas mythiques pour moi ; en fait, ce sont les soleils qui les ornent qui ont toute une histoire dans mon imaginaire.

Je crois que c'est ce que j'attendais le plus lors de ce voyage à Berlin. Mon organisation tyrannique, avec lever à 6h, nous a conduit à être bien avant l'ouverture du château à Sans-Souci, sans touristes. Seul pour admirer mes gloriettes. Le voyage berlinois aurait pu s'arrêter là, j'aurais été satisfait: j'avais vu mes gloriettes, leurs soleils: j'étais enfin sûr qu'une telle beauté simple et puissamment évocatrice existait réellement. Ces soleils qui resplendissent à la lumière qui sont autant de portes vers l'aventure, l'étranger, le passé, la puissance, la gloire et la musique existent véritablement. Ce ne sont donc pas seulement des pochettes de disques:


J'en ai pris des dizaines de photos. A chaque prise, je les trouvais plus belles encore. Celui qui m'accompagnait se demandait vraiment ce que je pouvais bien leur trouver de si particulier. Comme le groupe d'amis, moqueur, devant mon éblouissement à Dresde. Une photo parmi d'autres donc:


Pour le reste, la visite a été très agréable. Le temps était beau sans être chaud, le parc est immense mais le parcours, quand on sait s'organiser, alterne judicieusement entre jardins, appartements luxueux, jardin botanique, belvédère... En fait, outre le palais de Sans-Souci, il existe un autre palais, beaucoup plus grand, plus massif et beaucoup moins propice aux rêveries. On parcourt également une galerie d'art, sorte de galerie des glaces où les glaces ont été remplacées par des centaines de tableaux baroques, dont un Caravage puissant de vérité. La majesté du lieu, le marbre à profusion m'ont fait rêver. Frédéric II a déjà fait construire ce que j'aurais adoré accomplir.

L'Orangerie a depuis longtemps était détournée de sa fonction initiale, reconvertie en appartements pour les invités royaux. L'église, coincée au fond du parc, copie d'une église romaine est plus bucolique que d'essence méditative. Un couple de mariés, en séance photos, attire notre attention, le décalage entre la beauté simple du marié et le surpoids de la mariée, blonde vulgaire.


Des souvenirs resteront, les deux Magnum mangés goulûment sous les fenêtres du Nouveau Palais, la salle de musique royale où jouer de la flûte, suivant l'exemple des siècles passés, aurait été un divin plaisir, les photos d'amoureux prises dans les jardins, la vision brûlante et solitaire des pergolas au petit matin.

jeudi 21 juillet 2011

Venise, entre art moderne et art culinaire

Avant l'escapade à Padoue ci-dessous narrée, j'étais confortablement accueilli dans un chouette appartement à deux pas du Rialto. Ces quelques jours ont été mis à profit pour se promener au gré des envies, pour visiter quelques musées souvent oubliés des touristes, pour tâcher, le plus possible, de vivre à la vénitienne.

Après les péripéties de mon voyage en avion (je vais vous faire la promo de Lufthansa dans le texte, dans un prochain billet), ça commence par un petit vino bianco della casa avec deux-trois amuses-gueule couleur locale. Pas un touriste dans cette taverne, du vénitien, du vrai. A quelques encablures, un repas tendance gastronomique avec service souriant et compétent. On s'y croirait si une puante parisienne ne venait étaler sa modeste science du voyage à une table voisine. S'ensuit, sur le bord du grand canal, une grappa, alcool fort indiqué pour la digestion... Service chaloupé d'un vénitien à petite moustache, d'une sensualité virile.

Les deux jours suivants s'égrènent suivant le rythme que mon hôte a établi dans les jours précédant mon arrivée. Cappuccino sur les coups de 10 heures, balade sur les zattere ou les fundamenta, copieux repas de midi, visite d'un musée, balade, spritz du soir (ou un délicieux vin à la fraise), repas copieux du soir, limoncello au bord du grand canal...

J'ai remédié à quelques oublis de mon voyage de l'année passée. En avril 2010, j'avais quitté Venise en regrettant de ne pas avoir visité le musée d'art moderne. L'oubli était mineur en réalité: si leur communication est uniquement basée sur le Klimt de la collection, c'est bien parce que c'est l’œuvre majeure et la seule qui mérite le détour. Le temps imparti ne m'avait pas non plus permis de visiter les deux pôles de la Fondation Pinault. La pointe de la douane qui en abrite une partie est un beau et grand lieu, rendu à sa sobriété. Les œuvres exposées interpellent parfois, touchent rarement. En revanche, celles du Palazzo Grassi fascinent souvent, interrogent parfois. De belles découvertes, des images qui font leur chemin dans notre esprit, bien après la visite.

Un soir, concert baroque dans l'église San Vidal du Campo San Margherita. Je n'aurais pas parié une seconde sur ce type de concert, qu'on pense forcément attrape-touristes. Corelli/Vivaldi/Tartini sont au programme, pas du tout dans leurs œuvres les plus connues. Les interprètes, sur instruments modernes, sauf le violoncelliste, jouent ça parfaitement et presque totalement en style (les allegros manquent parfois de rebond et le clavecin est inexistant). Aucun amateurisme et parfois des vrais moments de grâce (les adagios notamment !). Malgré le prix élevé et la durée réduite, la soirée valait le détour. Je salue notamment l'énergie et le travail de Davide Amadio, violoncelliste incroyable de naturel et de spontanéité. La vidéo ci-dessous lui rend assez peu justice mais montre ce qu'il peut donner quand il est en forme !



Pour couronner cette soirée, et cette fastueuse journée, beau repas sur le campo du même nom. Une vieille dame française se fait distraire l'espace d'un repas par une femme d'une cinquantaine d'année au vouvoiement très déférent. Celle-ci aura au moins apprécié le repas que la vieille dame n'apprécie qu'à travers le voile de dédain de rigueur. Le limoncello à volonté de fin de repas -pour faire passer l'addition ?- aura quelque peu raison de notre lucidité mais sans dommages collatéraux.


Dans les dernières heures de ce voyage, je me perds volontairement dans les quartiers délaissés des touristes ; rues désertes qui n'aboutissent parfois jamais, draps suspendus, mamas italiennes qui dialoguent par fenêtres interposées, faux pont des soupirs... Le temps court trop vite dans ces moments-ci.

lundi 11 juillet 2011

Epicurisme en Vénétie: escale à Padoue


Il faut moins d'une heure, en train, depuis Venise pour se rendre dans cette ville universitaire. Lors de notre visite, le soleil y est brûlant ; notre démarche est lourde et l'esprit brumeux. Le réveil se fait devant les fresques de Giotto, de la chapelle des Scrovegni. L'autre chapelle Sixtine italienne: des bleus somptueux, des scènes bibliques en tout sens, dont le sens lui-même nous échappe parfois. Compte tenu de la fragilité de l'endroit, chaque groupe de visiteurs ne peut rester que 15 min: l'intensité rétinienne n'en est que plus accrue.

Plus loin dans la ville, on découvre que le centre combine diverses époques historiques, du Moyen-Âge aux buildings modernes. L'ensemble est brouillon et rarement beau. La place du Duomo, désertique à cause de la réverbération insupportable, a son charme et l'apérol sriptz qu'on y sert est parfaitement dosé. Nous enchaînons avec un excellent restaurant, recommandé par le Lonely Planet (dont on nous dit qu'il faut le préférer au Routard): entre antipasti de fleurs de courgettes, foie de veau à la vénitienne et sabayon glacé, l'extase gustative n'est pas loin d'être parfaite (sans compter, comme il se doit, le vino bianco della casa !).


Le baptistère du Duomo est lui aussi couvert de fresques: moins éclatantes mais tout aussi intrigantes. Nos déambulations nous mènent ensuite vers la place que j'attendais avec impatience. Prato della Valle est la plus grande place d'Italie avec son canal, ses centaines de statues et ses ponts... Hélas, c'est jour de marché et les camions-boutiques défigurent quelque peu le panorama. Au passage, des ragazzi me traitent de finocchio (au sens propre, fenouil ; au figuré, pédé) mais je file déjà vers une autre église, ayant pris en chasse un petit couple de jeunes garçons. Mais ils ne tiennent pas leurs promesses: quelle froideur et quelle distance entre eux !


La journée s'achève par deux beautés: la Basilique Saint-Antoine de Padoue, d'abord. Byzantine, elle recèle quelques merveilles dans sa majestueuse disposition. La messe qui s'y déroule pendant notre visite nous montrerait presque le chemin de la foi, alliée avec le passage miséricordieux des fidèles devant le tombeau de Saint Antoine. Le jardin botanique, ensuite. C'est le plus vieux d'Europe ; petit mais tiré au cordeau, il est riche de mille espèces, organisées avec goût et bon sens. Un charme fou ! Un charme dont on se dira, au final, que la ville tout entière en est dénuée.

vendredi 1 juillet 2011

A partir de 75 ans, les années comptent double

C'est l'histoire d'une dame dont on peut se dire parfois qu'elle a passé sa vie à se gâcher la vie. Au crépuscule de son existence, seule dans une maison devenue trop grande, dans un village où de nombreuses portes se sont fermées depuis que son veuvage a commencé. La prise de conscience d'une vie privilégiée et riche se fait tardivement quoique les aigreurs et les rancunes soient encore pour certaines tenaces.

J'avoue mon penchant pour les histoires de famille, au prix parfois d'indiscrétions, et j'aime recueillir les confidences de ma grand-mère, au milieu d'un flot de plaintes et d'histoires mille fois racontées (je vous ai déjà parlé du Goum à Moscou ?). Le Marie Brizard n'a pas trop embrumé la conversation même si le blanc sec de cuisine en briquettes a pallié le manque de rosé de qualité.

Mes journées ont été bien réglées: aller chercher le pain ; il y a encore quelques années, la monnaie donnée pour se faire permettait d'acheter un croissant, une revue parfois. Maintenant, elle cherche dans son porte-monnaie jusqu'à trouver la somme exacte. La sieste devant la télévision, pour elle ; sous les peupliers dans le jardin allongé sur le banc pour moi.

Dans la pleine chaleur de l'après-midi, se goberger de framboises brûlantes et sucrées. Ramasser quelques figues et se permettre de ne manger que celles que je trouve ni trop mûres ni trop vertes. Mettre dans le panier en osier que j'ai toujours vu depuis mon enfance la récolte de tomates du jour, les courgettes, quelques haricots verts.

Se baigner ensuite, nu, seulement épié par des hirondelles, une tourterelle et des pies. Il y a bien longtemps que la grand-mère ne fait plus l'effort d'ouvrir les volets d'une des chambres pour demander si tout va bien. On ne la voit même plus se tenir sur la terrasse embrasser d'un regard le jardin. Tenter de bronzer dans le soleil enveloppant, caressant et rassurant.

Manger, écouter. Arroser le jardin, jouer dans la nuit du Bach ou du Telemann dans la serre, là où la résonance est parfaite pour la flûte. Boîte à clés à la main, fermer les portails, celui du verger, celui de l'ancienne cave où on vinifiait le raisin, les anciennes écuries...

Complètement hors du temps, plus rien n'avait d'importance. Assis sur le rebord de la piscine, je me suis dit que tout ça ne tenait qu'à la vie de ma grand-mère ; tout disparaîtra. Tous les étés de mon enfance n'existeront plus que dans nos souvenirs. Il n'y a déjà plus de grand-père pour brûler tous les hivers les souches des vignes arrachées et les traverses de chemin de fer d'un autre siècle. La cendre qui en résultait permettait de cuire longuement les meilleures pommes de terre que j'ai jamais mangées.

En revenant d'une chaude et belle journée à Uzès, j'ai tenu la promesse que je m'étais faite à moi-même d'aller enfin au cimetière. Je n'étais pas son petit-fils préféré et j'en ai voulu à mes parents de m'imposer la vision de sa déchéance physique et sa faiblesse psychologique à l'approche de la mort mais j'ai eu comme un choc en voyant le ciment de la dalle du tombeau déjà si sec, si effrité, si vieux. Scellée.