Après un cours enflammé de bachata (danse que nous maîtrisons plutôt bien avec ma cavalière ; beaucoup plus que le rock !), traditionnel repas au resto universitaire. Au moment de passer à la caisse, on nous informe que le restaurant ferme 15 min plus tôt que d'habitude. Pourquoi pas. Après tout, on a fini le cours 15 min plus tôt que d'habitude, on aura nos 20 min traditionnelles pour avaler le modeste festin.
Alors qu'on attaque le dessert, l'un des employés nous presse et nous redit ce que nous savons déjà "on ferme un quart d'heure plus tôt ce soir" et rajoute "y'a match". Étant donné que le restaurant est couplé au centre sportif universitaire, je crois qu'un match mobilise le personnel ou que les lieux sont réquisitionnés pour je ne sais quoi. Mais ma candeur me perdra: "y'a match" = "y'a l'OM qui joue et on veut pas rater le début de la partie à la télé".
Outre la totale illégalité de la pratique, j'ai quand même trouvé les employés foutrement gonflés de rogner sur le service et de presser les étudiants. Une convenance personnelle permet, dans notre beau pays, de fermer un restaurant universitaire, service public, 15 min plus tôt pour voir un match. Je ne suis même pas sûr que ce soit une spécificité locale, quoique l'accent et l'évidence de l'assertion "y'a match" doit être inimitable. J'ai essayé un instant d'imaginer des tchèques se livrer à de telles pratiques... Impensable ! En même temps, les restaurants universitaires tchèques n'ouvrent pas autant que les français ; alors, je préfère rire de cette déconvenue mais je reste quand même interdis devant autant d'aplomb...
Comme je vois que j'ai encore délaissé ce blog plus que de raison, je vous livre une petite tranche de vie surréaliste, pour allonger ce billet:
Je me souviens d'une scène étrange avec elle, dans la dernière semaine de mars, tandis que le boycott se rapprochait. Nous étions allés dans le Grunewald, il faisait un magnifique temps de printemps, anormalement chaud, comme durant tout ce mois de mars 1933. Nous nous bécotions sur la mousse comme un parfait petit couple de cinéma. Nous sommes restés là-bas peut-être une ou deux heures, et toutes les dix minutes environ une classe passait devant nous, c'était apparemment un jour voué aux excursions scolaires: rien que des garçons mignons et vifs, sous la houlette d'un professeur portant comme il se doit lorgnon ou barbichette, qui veillait fidèlement sur ses ouailles. Chacune de ces classes se tournait vers nous en passant et un chœur de voix claires et gaies nous lançait, comme un salut joyeux: "Mort aux juifs !" Peut-être n'étions-nous pas directement concernés -je n'ai pas l'air juif, et Charlie, qui l'était, ne l'avait pas l'air particulièrement non plus-, peut-être était-ce tout simplement censé être une formule aimable. Je ne sais pas. Peut-être étions-nous vraiment concernés, et cela se voulait-il un défi.
J'étais là, dans les bras d'une jolie fille, vive et fine, que j'embrassais et caressais, et sans cesse défilaient devant nous de joyeux garçons en promenade qui réclamaient notre mort. Soit dit en passant, nous n'en mourions pas, et eux passaient leur chemin sans s'émouvoir autrement.
Un tableau surréaliste.
Sebastian Haffner, Histoire d'un allemand, souvenirs (1914-1933), 1939
Alors qu'on attaque le dessert, l'un des employés nous presse et nous redit ce que nous savons déjà "on ferme un quart d'heure plus tôt ce soir" et rajoute "y'a match". Étant donné que le restaurant est couplé au centre sportif universitaire, je crois qu'un match mobilise le personnel ou que les lieux sont réquisitionnés pour je ne sais quoi. Mais ma candeur me perdra: "y'a match" = "y'a l'OM qui joue et on veut pas rater le début de la partie à la télé".
Outre la totale illégalité de la pratique, j'ai quand même trouvé les employés foutrement gonflés de rogner sur le service et de presser les étudiants. Une convenance personnelle permet, dans notre beau pays, de fermer un restaurant universitaire, service public, 15 min plus tôt pour voir un match. Je ne suis même pas sûr que ce soit une spécificité locale, quoique l'accent et l'évidence de l'assertion "y'a match" doit être inimitable. J'ai essayé un instant d'imaginer des tchèques se livrer à de telles pratiques... Impensable ! En même temps, les restaurants universitaires tchèques n'ouvrent pas autant que les français ; alors, je préfère rire de cette déconvenue mais je reste quand même interdis devant autant d'aplomb...
Comme je vois que j'ai encore délaissé ce blog plus que de raison, je vous livre une petite tranche de vie surréaliste, pour allonger ce billet:
Je me souviens d'une scène étrange avec elle, dans la dernière semaine de mars, tandis que le boycott se rapprochait. Nous étions allés dans le Grunewald, il faisait un magnifique temps de printemps, anormalement chaud, comme durant tout ce mois de mars 1933. Nous nous bécotions sur la mousse comme un parfait petit couple de cinéma. Nous sommes restés là-bas peut-être une ou deux heures, et toutes les dix minutes environ une classe passait devant nous, c'était apparemment un jour voué aux excursions scolaires: rien que des garçons mignons et vifs, sous la houlette d'un professeur portant comme il se doit lorgnon ou barbichette, qui veillait fidèlement sur ses ouailles. Chacune de ces classes se tournait vers nous en passant et un chœur de voix claires et gaies nous lançait, comme un salut joyeux: "Mort aux juifs !" Peut-être n'étions-nous pas directement concernés -je n'ai pas l'air juif, et Charlie, qui l'était, ne l'avait pas l'air particulièrement non plus-, peut-être était-ce tout simplement censé être une formule aimable. Je ne sais pas. Peut-être étions-nous vraiment concernés, et cela se voulait-il un défi.
J'étais là, dans les bras d'une jolie fille, vive et fine, que j'embrassais et caressais, et sans cesse défilaient devant nous de joyeux garçons en promenade qui réclamaient notre mort. Soit dit en passant, nous n'en mourions pas, et eux passaient leur chemin sans s'émouvoir autrement.
Un tableau surréaliste.
Sebastian Haffner, Histoire d'un allemand, souvenirs (1914-1933), 1939