samedi 26 février 2011

Un peu de surréalisme...

Après un cours enflammé de bachata (danse que nous maîtrisons plutôt bien avec ma cavalière ; beaucoup plus que le rock !), traditionnel repas au resto universitaire. Au moment de passer à la caisse, on nous informe que le restaurant ferme 15 min plus tôt que d'habitude. Pourquoi pas. Après tout, on a fini le cours 15 min plus tôt que d'habitude, on aura nos 20 min traditionnelles pour avaler le modeste festin.

Alors qu'on attaque le dessert, l'un des employés nous presse et nous redit ce que nous savons déjà "on ferme un quart d'heure plus tôt ce soir" et rajoute "y'a match". Étant donné que le restaurant est couplé au centre sportif universitaire, je crois qu'un match mobilise le personnel ou que les lieux sont réquisitionnés pour je ne sais quoi. Mais ma candeur me perdra: "y'a match" = "y'a l'OM qui joue et on veut pas rater le début de la partie à la télé".

Outre la totale illégalité de la pratique, j'ai quand même trouvé les employés foutrement gonflés de rogner sur le service et de presser les étudiants. Une convenance personnelle permet, dans notre beau pays, de fermer un restaurant universitaire, service public, 15 min plus tôt pour voir un match. Je ne suis même pas sûr que ce soit une spécificité locale, quoique l'accent et l'évidence de l'assertion "y'a match" doit être inimitable. J'ai essayé un instant d'imaginer des tchèques se livrer à de telles pratiques... Impensable ! En même temps, les restaurants universitaires tchèques n'ouvrent pas autant que les français ; alors, je préfère rire de cette déconvenue mais je reste quand même interdis devant autant d'aplomb...

Comme je vois que j'ai encore délaissé ce blog plus que de raison, je vous livre une petite tranche de vie surréaliste, pour allonger ce billet:

Je me souviens d'une scène étrange avec elle, dans la dernière semaine de mars, tandis que le boycott se rapprochait. Nous étions allés dans le Grunewald, il faisait un magnifique temps de printemps, anormalement chaud, comme durant tout ce mois de mars 1933. Nous nous bécotions sur la mousse comme un parfait petit couple de cinéma. Nous sommes restés là-bas peut-être une ou deux heures, et toutes les dix minutes environ une classe passait devant nous, c'était apparemment un jour voué aux excursions scolaires: rien que des garçons mignons et vifs, sous la houlette d'un professeur portant comme il se doit lorgnon ou barbichette, qui veillait fidèlement sur ses ouailles. Chacune de ces classes se tournait vers nous en passant et un chœur de voix claires et gaies nous lançait, comme un salut joyeux: "Mort aux juifs !" Peut-être n'étions-nous pas directement concernés -je n'ai pas l'air juif, et Charlie, qui l'était, ne l'avait pas l'air particulièrement non plus-, peut-être était-ce tout simplement censé être une formule aimable. Je ne sais pas. Peut-être étions-nous vraiment concernés, et cela se voulait-il un défi.
J'étais là, dans les bras d'une jolie fille, vive et fine, que j'embrassais et caressais, et sans cesse défilaient devant nous de joyeux garçons en promenade qui réclamaient notre mort. Soit dit en passant, nous n'en mourions pas, et eux passaient leur chemin sans s'émouvoir autrement.
Un tableau surréaliste.

Sebastian Haffner, Histoire d'un allemand, souvenirs (1914-1933), 1939

samedi 19 février 2011

La Nuit

Une centaine de livres en un an... A croire que je suis devenu un gros lecteur, ce sur quoi personne n'aurait parié il y a quelques années. Petit, j'ai rechigné longtemps à la lecture et je n'étais pas peu fier quand, pour la première fois, j'ai lu de ma propre initiative. S'ensuivit une longue ellipse et je ne me rappelle pas avoir beaucoup lu jusqu'au lycée. Deux professeurs de littérature ont su alors me donner le dernier coup de pouce qui me manquait pour plonger dans l'univers des lettres. Ils m'ont aussi donné la volonté de remédier à une orthographe plus que défaillante, à coup de dictées, assénées par une mère et une grand-mère dévouées durant tout un été.

Enfin bref, je ne parle quasiment jamais de mes lectures sur ce blog et peut-être est-ce une erreur. Mais dans le lot, surgit parfois un passage d'une profondeur et d'une intensité qu'on a envie de partager. En écho au billet précédent, au moment de lire ces lignes, je me suis dit qu'on tenait ici un vrai musicien, pour l'éternité:

Je réfléchissais lorsque j'entendis le son d'un violon. Le son d'un violon dans la baraque obscure où des morts s'entassaient sur les vivants. Quel était le fou qui jouait du violon ici, au bord de sa propre tombe ? Ou bien n'était-ce qu'une hallucination ?
Ce devait être Juliek.
Il jouait un fragment d'un concert de Beethoven. Je n'avais jamais entendu de sons si purs. Dans un tel silence.
L'obscurité était totale. J'entendais seulement ce violon et c'était comme si l'âme de Juliek lui servait d'archet. Il jouait sa vie. Toute sa vie glissait sur les cordes. Ses espoirs perdus. Son passé calciné, son avenir éteint. Il jouait ce que jamais plus il n'allait jouer.
Je ne pourrais jamais oublier Juliek. Comment pourrai-je oublier ce concert donné à un public d'agonisants et de morts ! Aujourd'hui, encore, lorsque j'entends jouer du Beethoven, mes yeux se ferment et, de l'obscurité, surgit le visage pâle et triste de mon camarade polonais faisant au violon ses adieux à un auditoire de mourants et de morts.
Je ne sais combien de temps il joua. Le sommeil m'a vaincu. Quand je m'éveillai, à la clarté du jour, j'aperçus Juliek, en face de moi, recroquevillé sur lui-même, mort. Près de lui gisait son violon, piétiné, écrasé, petit cadavre insolite et bouleversant.

Elie Wiesel, La Nuit, 1958

mercredi 16 février 2011

Un broyeur d'ivoire

Ah le cochon ! Je m'époumonais en mon for intérieur, hier soir, à l'écoute d'une interprétation inacceptable du concerto Empereur. D'ailleurs, je ne savais même pas que ce morceau devait être joué ; je n'avais retenu du programme que la 7ème de Beethoven par le Mahler Chamber Orchestra, sous la direction de Tugan Sokhiev.

Bien sûr, j'avais déjà vu de nombreuses couvertures de la presse spécialisée louant Nicholas Angelich. Mais je n'avais jamais écouté aucun de ses disques ni ne l'avait déjà vu en concert. Autant dire que hier soir fut mon dépucelage et que, comme une vierge effarouchée, je ne veux à aucun prix jamais revoir ce bourreau.

La démarche, les saluts et la stature de l'homme sont aussi élégants que ceux d'un bulldog borgne à qui on aurait coupé deux pattes. Son jeu est à son image: bruyant, tape-à-l'œil, vulgaire. Un massacre que je ne suis pas prêt de pardonner. J'ai été consterné d'un tel manque de retenue, de bon goût, d'élégance, de subtilité. Il a broyé le clavier pendant une demi-heure sans aucune nuance (ne connaît-il que le forte ?) en se faisant mousser constamment. Aucune inflexion, aucun phrasé: des appuis d'une lourdeur invraisemblable et des contre-sens partout. Un son hideux et carnassier. J'ai physiquement souffert: ça me donnait envie de vomir.

Dans son vide abyssal de clairvoyance, il écrasait l'orchestre qui n'était pas non plus subtilement dirigé (mais était-il seulement dirigé ?) par Sokhiev: le déséquilibre était total. Pas un regard vers l'orchestre, pas d'écoute: le règne du "moi" et du "je". Ce pianiste ne mérite pas le titre de "musicien". A l'entracte, j'étais consterné et je suis sorti avant le bis. Mais sans le vouloir j'entendais sa Pathétique, mièvre, sans conduite et sans phrasé: sans musique.

dimanche 13 février 2011

Poids total

Cela fait bien longtemps que je ne me suis pas pesé mais je doute d'avoir réussi à dépasser ma soixantaine de kilos, puisqu'il paraît que les brocolis à l'eau ne font pas grossir et que je ne me nourris à peu près que de choses aussi appétissantes. Enfin bref, là n'est pas la question.

La nouvelle du jour est l'achèvement de ce qui m'occupait depuis de longues semaines et de longs mois: mon mémoire. Le pauvre bougre a bien changé de physionomie depuis le début de l'aventure et attend désormais la validation de sa tendre et chère mamie directrice. Là où on revient à l'idée initiale de ce message, c'est qu'il pèse un âne mort: soit exactement le double de mon poids (en nombre de pages, il va sans dire). Sans forcer mon talent (je goûte beaucoup l'auto-satisfaction de cette formule), j'ai écrit un quart de plus que le minimum demandé.

Pour écrire la dernière dizaine de pages, j'ai incroyablement tardé. Mais j'avais ma conscience pour moi: en papotant sur le Comte de Monte-Cristo, je n'ai pas résisté à visionner une énième fois l'adaptation avec Depardieu qui sacrifie beaucoup de choses du roman mais qui sait en préserver l'ambivalence vengeresse. J'apprécie beaucoup ce téléfilm que j'ai du déjà visionner 5 ou 6 fois intégralement (6h au total tout de même !), ses décors (Malte !) et sa musique, noire et entêtante, lyrique: humaine.

A propos de cinéma, je me suis joins à la masse qui se pressait pour voir "Le discours d'un roi". La salle était pleine, séparé de mes amis, entre un vieil homme et un couple juvénile, je me suis laissé porter par les incantations anglophones. Si on fait abstraction des simplifications chronologiques et des approximations historiques, le film est excellent. Porté par un trio d'acteurs principal stupéfiant de justesse, de drôlerie ou d'angoisse, le scénario fonctionne très bien. Longue montée en puissance des effets, dans un faux suspense maîtrisé et dénouement heureux sans mièvrerie. La musique de Beethoven et de l'excellent Alexandre Desplat parfaisant l'ensemble ; d'ailleurs, la 7ème de Ludwig est au programme de mon concert de ce mardi, avec le Mahler Chamber Orchestra. Je me réjouis et je pressens une salle plus que comble pour ce chef d'œuvre de la littérature symphonique (qui n'arrive tout de même pas à la cheville de l'Héroïque, selon moi).

Pour en revenir aux poids totaux, ma moyenne générale du semestre ne pèse pas bien lourd mais je me suis vu soulagé de ne pas être collé par l'affreux professeur que je revois encore me dit: "et les espaces verts, hein ?! Il en fait quoi le département des espaces verts ?! Il met une bâche dessus ?!". Qu'importe, mes notes en culture générale ont été bonnes et c'est ce qui m'importe le plus: je n'aime pas échouer dans les matières qui me plaisent.

samedi 5 février 2011

Entre danse et intolérance

Mon lieu d'étude est à la fois un immense gayland mais aussi un catholand insoupçonné. Autant dire que la cohabitation, pacifique, ne va pas toujours sans escarmouches. Alors qu'on retrouve une bonne partie de la promo sur des sites internet infréquentables, on peut rencontrer l'autre partie à la messe. Dont une minorité à la messe donnée en latin.

Et que se passe-t-il quand un catho, qui a une poussée d'urticaire à la simple vue d'une femme aimant les femmes, rencontre le couple gay le plus fameux (oui, c'est nous) de la promo lors d'une soirée ? Ben rien. Il serre la main à toutes les personnes présentes sauf au couple en question. Avec sa raie sur le côté et ses trois balais dans le cul, il croit encore que l'homosexualité s'attrape par simple contact.

Il ne couchera pas avant le mariage ; il fera "l'amour" à sa femme probablement cinq fois dans sa vie, pour faire des enfants. En proscrivant toutes les pratiques sexuelles qui ne participent pas à la procréation: elles sont humiliantes pour la femme. Par pure amitié et par pur respect pour la merveilleuse personne qui nous avait invité, nous avons évité toute effusion publique ou toute marque de tendresse. Ce n'est pas l'envie qui nous manquait mais le seul fait, pour ce pauvre garçon, de nous voir aurait pu le faire passer du mauvais côté de la barrière, qui sait... Pauvre bougre ! Les dés étaient pipés, tout était joué d'avance. Tu étais comme les autres: en première année de maternelle tu voulais aller voir les toilettes des filles pendant que moi, confus, j'accrochais mon regard sur les fesses de mes petits camarades.

Pendant ce temps, de la façon la plus cliché qui soit, notre petit couple et deux amies lesbiennes formons une équipe de danseurs hors pair ! Entre valse et charleston, on s'amuse comme des petits fous... La prof est une cinquantenaire acariâtre qui fait les démonstrations à toute allure pendant que ses 70 élèves s'astreignent à l'imiter, souvent sans grand succès.

Lors de la première séance, le hasard a fait que je me suis retrouvé avec une vietnamienne, ce qui m'a valu un bon mal de dos le lendemain. Pourtant je dois dire, non sans fierté, qu'on s'en sortait pas mal tous les deux à la valse. Ce qui fait le charme de l'ensemble, ce sont de voir tous ces petits couples sympathiques venus amoureusement s'entraîner en prévision de leur probable mariage. Ce blondinet, vraie stature et regard bleu acier, fait valser sa chétive compagne pendant qu'un petit frisé déhanche diablement son petit cul sur le madison en agrippant fermement sa copine.

Pendant ce temps, ma cavalière, pourtant rompue à la brutalité masculine, me trouve autoritaire. Il paraît que je suis comme ça et j'ai longtemps trainé le surnom de "dictatorum". Je suis sûr que c'est parce que je lui intime fermement de s'agripper à moi et d'enrouler sa jambe autour de la mienne... Pour couronner nos soirées, on mange en sortant au resto U, ce qui nous amuse aussi beaucoup tant l'ambiance est différente de ce qu'on connaît: ce côté cantine et anonyme ne nous ressemble plus trop, alors ça nous enchante.