vendredi 1 juillet 2011

A partir de 75 ans, les années comptent double

C'est l'histoire d'une dame dont on peut se dire parfois qu'elle a passé sa vie à se gâcher la vie. Au crépuscule de son existence, seule dans une maison devenue trop grande, dans un village où de nombreuses portes se sont fermées depuis que son veuvage a commencé. La prise de conscience d'une vie privilégiée et riche se fait tardivement quoique les aigreurs et les rancunes soient encore pour certaines tenaces.

J'avoue mon penchant pour les histoires de famille, au prix parfois d'indiscrétions, et j'aime recueillir les confidences de ma grand-mère, au milieu d'un flot de plaintes et d'histoires mille fois racontées (je vous ai déjà parlé du Goum à Moscou ?). Le Marie Brizard n'a pas trop embrumé la conversation même si le blanc sec de cuisine en briquettes a pallié le manque de rosé de qualité.

Mes journées ont été bien réglées: aller chercher le pain ; il y a encore quelques années, la monnaie donnée pour se faire permettait d'acheter un croissant, une revue parfois. Maintenant, elle cherche dans son porte-monnaie jusqu'à trouver la somme exacte. La sieste devant la télévision, pour elle ; sous les peupliers dans le jardin allongé sur le banc pour moi.

Dans la pleine chaleur de l'après-midi, se goberger de framboises brûlantes et sucrées. Ramasser quelques figues et se permettre de ne manger que celles que je trouve ni trop mûres ni trop vertes. Mettre dans le panier en osier que j'ai toujours vu depuis mon enfance la récolte de tomates du jour, les courgettes, quelques haricots verts.

Se baigner ensuite, nu, seulement épié par des hirondelles, une tourterelle et des pies. Il y a bien longtemps que la grand-mère ne fait plus l'effort d'ouvrir les volets d'une des chambres pour demander si tout va bien. On ne la voit même plus se tenir sur la terrasse embrasser d'un regard le jardin. Tenter de bronzer dans le soleil enveloppant, caressant et rassurant.

Manger, écouter. Arroser le jardin, jouer dans la nuit du Bach ou du Telemann dans la serre, là où la résonance est parfaite pour la flûte. Boîte à clés à la main, fermer les portails, celui du verger, celui de l'ancienne cave où on vinifiait le raisin, les anciennes écuries...

Complètement hors du temps, plus rien n'avait d'importance. Assis sur le rebord de la piscine, je me suis dit que tout ça ne tenait qu'à la vie de ma grand-mère ; tout disparaîtra. Tous les étés de mon enfance n'existeront plus que dans nos souvenirs. Il n'y a déjà plus de grand-père pour brûler tous les hivers les souches des vignes arrachées et les traverses de chemin de fer d'un autre siècle. La cendre qui en résultait permettait de cuire longuement les meilleures pommes de terre que j'ai jamais mangées.

En revenant d'une chaude et belle journée à Uzès, j'ai tenu la promesse que je m'étais faite à moi-même d'aller enfin au cimetière. Je n'étais pas son petit-fils préféré et j'en ai voulu à mes parents de m'imposer la vision de sa déchéance physique et sa faiblesse psychologique à l'approche de la mort mais j'ai eu comme un choc en voyant le ciment de la dalle du tombeau déjà si sec, si effrité, si vieux. Scellée.

2 commentaires:

S./G.C a dit…

Faites très attention aux hirondelles...
C'est un joli billet teinté de cette mélancolie qui vous va si bien.
Il vous faut maintenant changer d'humeur.
Non ?

Anonyme a dit…

tendres pensées
<3