dimanche 19 juin 2011

Fin de règne (Andromaque & baroquisme)

Durant les deux premiers actes, ce sont surtout les mouvements de travelling des caméras de France Télévision qui m'ont passionné. Je guettais avec les cadreurs la petite diode rouge qui leur faisait tout à coup prendre conscience que c'est leur angle de vue que le réalisateur venait de choisir et qu'avant que cela ne passe à un autre, il fallait assurer.

Nos comédiens de la Comédie Française s'agitaient toujours sur scène quand une spectatrice a fait un malaise ; la foule l'environnant, assise dans les gradins, a levé les bras et dans un mouvement de ballet a agité les bras comme Robinson à l'adresse des bateaux qui passent au loin: le S.O.S. était lancé. Les petits hommes oranges de la Croix-Rouge sont arrivés et, après un diagnostic rapide, ont fait appeler les brancardiers. Tout le Théâtre Antique n'avait d'yeux que pour cette scène cantonnée dans le mutisme. Racine et son Andromaque devenaient le décor d'une autre tragédie silencieuse. Il fallait être agile et costaud pour évacuer prestement et sans bruit cette dame, la hisser sur le brancard et la transporter jusqu'à l'extérieur du théâtre.

Les trois derniers actes ont été bien plus prenants. Malgré tout, ce n'était pas l'idée que je me faisais de cette pièce. Pyrrhus manquait de majesté et de détachement ; Hermione m'a paru trop peu ingénue et bien trop hystérique ; Oreste, quant à lui, était bien fluet: une vraie femmelette ! Andromaque nous a offert quelques moments de grâce de femme blessée. Dans l'ensemble, tout cela criait et s'enflammait là où je vois intrigues, faux-semblants, perversité. Un drame humain, là où on attend des demi-dieux.

Techniquement, des passages étaient récités, sans qu'on sache si cela était une volonté du metteur en scène ou un défaut passager de diction. La sonorisation était d'un volume bien pensé mais fichtrement mal agencée: toutes les enceintes étaient au milieu de la scène et si le comédien se trouvait à une extrémité du plateau, on l'entendait toujours en plein centre. Plutôt artificiel. Quant à ce théâtre, si ça ne tenait qu'à moi, je l'aurais déjà fait reconstruire entièrement, à l'identique de ce qu'on suppose qu'il était. Il me semble qu'on fait aujourd'hui des reconstructions très fidèles, qui ne font pas neuves ; retrouvé dans son état d'origine, cela serait grandiose !

* * *

Quelques jours auparavant, dans la cathédrale de Maguelone, échouée entre mer et étangs sur la côte méditerranéenne, c'était un concert d'une génération qui disparaît, au crépuscule de sa science et de son talent. Trois titans de la musique baroque: Gustav Leonhardt, plus famélique que jamais, Wieland Kuijken et son frère Barthold.

Évacuons tout de suite le problème Wieland: toute la salle s'est demandée comment les deux autres protagonistes pouvaient encore accepter, sinon par piété amicale et fraternelle, jouer avec un homme qui n'est que l'ombre de lui-même. Sa viole lui résiste, tous ses aigus sont faux, son phrasé est raide et face à tant de difficultés, il ne trouve rien de mieux que d'appliquer des techniques de violoncelliste. Heureusement à part un peu de Marin Marais, il a été cantonné à la basse continue. Je ne lui pardonne pas d'avoir enlaidi les pièces de clavecin en concert de Rameau, par contre.

Leonhardt, maigrissime on l'a dit, marche encore sans difficultés et vivement, se lève sans peine. Mitaine à la main gauche, il ne fait aucune fausse note de la soirée, en solo ou en basse continue. Quel Prince ! Alors que tous les clavecinistes, et même les plus renommés, d'aujourd'hui parsèment constamment leur interprétations de canards plus ou moins gênants. Evidemment, ses 83 ans ont raidi ses mains et certains trilles ne vont pas jusqu'à leur résolution tandis que des phrasés se font plus objectifs que l'intention qui les porte. Certains d'entre nous ont ressenti un malaise devant tous ces gens qui sortaient leur appareil photo et le mitraillaient entre chaque pièce: on aurait dit une pièce de musée sortie au grand jour avant de retourner dans la pénombre éternelle. A la place de Gustav, j'aurais eu l'impression qu'on me poussait dans la tombe et qu'on espérait avoir assisté au dernier concert du maître. J'ai eu l'occasion de constater son agacement quand une dame un peu trop familière lui a demandé de prendre soin de lui...

Mais le roi qui poursuit son règne, c'est bel et bien Barthold Kuijken. Flûtiste indépassable à qui ses enregistrements, toujours trop sages à mon goût, ne rendent pas totalement justice. Des aigus pianissimo venus de nulle part, d'un autre monde. Une douceur d'intonation miraculeuse et une justesse presque sans faille. Un modèle d'inspiration !

2 commentaires:

Calyste a dit…

Rabaisser la tragédie grecque (même écrite par Racine) à de l'humanité plus ou moins hystérique, voilà bien qui n'est pas pardonnable. J'ai vu une fois cette pièce au TNP de Villeurbanne avec Miou-Miou dans le rôle-titre. Là, pas de cris! On ne l'entendait pas de la salle. Je me demande d'ailleurs s'il ne valait pas mieux!

Bashô a dit…

Comment peut-on être baroqueux? ;)