mercredi 6 avril 2011

Musique sacrée: la foi chantée


A cette époque, j'épluchais encore méthodiquement les rayonnages de la discothèque de mes parents. Un jour, j'en suis naturellement venu à mettre sur la platine CD la Passion selon Saint Jean (JS Bach) et j'ai été happé par le chœur initial d'une noirceur totale. Grinçant, il porte en lui-même la fin de l'œuvre: la crucifixion et la mort de Jésus.

Je ne suis pas allé tellement plus loin, la version (Gardiner/Archiv) ne me plaisait pas tant que ça et j'avais déjà renoncé à demander les raisons du choix de l'enregistrement à mes parents quand une fois, à propos de l'intégrale Rameau de Noëlle Spieth, j'avais été accueilli par un "bien sûr que je voulais prendre la version Scott Ross mais j'avais deux enfants à nourrir et la différence de prix était notable"...

Toujours est-il qu'à défaut de plonger dans la musique, j'ai décortiqué le livret avec l'aide de la Bible. Probablement la seule fois de mon existence où la Bible est restée quelques semaines sur ma table de chevet. Il y a quelque chose de vraiment fascinant et textuellement puissant dans la Passion. A défaut d'avoir écrit des opéras, Bach a trouvé le meilleur librettiste qui soit pour composer deux œuvres majeures de la musique occidentale.

J'ai longtemps préféré la Saint Jean à la Saint Matthieu. Monumentale, cette seconde composition de Bach m'étouffait, m'épuisait en cours de route, me lassait peut-être. J'en suis véritablement devenu amoureux en me procurant l'enregistrement de Paul McCreesh qui utilise le dispositif du chœur de solistes. Le double-chœur de l'œuvre est donc chanté par un total de 8 chanteurs ! Quelle respiration, quelle clarté, quel impact physique ! On sent le texte, le sens n'est pas aplani par la perfection d'un chœur massif mais au contraire exalté par les personnalités vocales distinctes agrégées dans l'instant.

Il y a une longue controverse musicologique sur ce dispositif. Certains chefs, que j'estime assez peu, -Gardiner, Suzuki, Koopman, Leonhardt (merveilleux claveciniste évidemment)- sont profondément hostiles à tout abandon du chœur (20 chanteurs grosso modo). D'autres se sont rangés aux arguments en faveur de solistes réunis le temps des parties chorales: par exemple, pour la Messe en si, l'enchaînement du Domine Deus, pour ténor et soprano, et du Qui Tollis à quatre voix, en chœur, ne suggère pas du tout l'arrivée de chanteurs supplémentaires pour les parties ténor et soprano. De même, pour la Saint Matthieu, le matériel original comprend seulement huit parties séparées pour le double chœur signalant que le ténor I est le chanteur campant l'Evangéliste et la basse I celui qui chante le Christ.

Peu importe, le choix discographique est assez large pour que chacun trouve son bonheur. Cependant, la Saint Jean dispose depuis seulement une semaine d'une version satisfaisante (et même excellente) utilisant le chœur de solistes. Grand Dieu ! Il était temps. J'ai redécouvert cette œuvre et je confirme que la préfère grandement à la Saint Matthieu. Le drame est plus direct, moins contemplatif et intellectuel, les airs sont plus simples, plus percutants. L'évangéliste est profondément bouleversé (ah ! les demi-tons et les intervalles diminués !), on l'imagine au milieu des protagonistes, témoin impuissant tenu de raconter. Les chorals sont, à mon sens, d'une intelligence mélodique et dramatique bien supérieure à ceux fondés sur les évangiles de Saint Matthieu.

Les mélomanes s'écharpent souvent sur l'universalité ou non de la musique de Bach. Je crois seulement qu'on a rarement aussi bien servi Dieu en musique. Pour quelqu'un qui se réclame du protestantisme, quelle gloire que ce soit un luthérien qui s'y soit attelé ! J'aime beaucoup la coïncidence qui fait que Bach naît l'année de la révocation de l'édit de Nantes (1685). Un clin d'œil de l'histoire... Les catholiques peuvent, à juste raison, se gargariser d'un très beau texte de Stefan Zweig au sujet de l'art et du calvinisme, pour rappeler que sans la religion catholique on serait passé à côté de nombre de merveilles:

"Cependant quelle vision de cauchemar quand on pense que Calvin, de Bèze et John Knox, ces "tue-joie", eussent pu imposer à l'univers leurs prétention brutales de la première heure ! Quelle uniformité, quelle monotonie, quelle sécheresse se seraient abattues sur l'Europe ! [...] Se représente-t-on sans frémir le XVIIe, le XVIIIe, le XIXe siècle sans opéra, sans théâtre, sans danse, sans leur luxuriante architecture, leurs fêtes, leur érotisme délicat, leur raffinement ? [...] Les prédicateurs auraient empêché le libre développement de l'art, ce rayon de lumière divine dans la nuit de notre terne existence, en le dénonçant comme une jouissance, une volupté "coupable", une "paillardise". Jamais la prodigalité ni la hardiesse du génie créateur n'eussent pu s'exprimer dans l'extraordinaire magnificence de Versailles ou du style Directoire ; jamais la tendre palette picturale et sonore du Louis XV n'eût pu se manifester dans la mode ni la danse. [...] Heureusement, l'Europe s'est aussi peu soumise à la rigoureuse discipline calviniste que la Grèce à celle de Sparte. Une fois de plus l'amour de la vie, qui exige un renouvellement perpétuel, a tenu la discipline en échec, comme il triomphe de tout ce qui cherche à enfermer le monde dans un système unique. [...] Car, avec le temps, la vie s'avère toujours plus forte qu'une doctrine abstraite. Par ses chauds effluves, elle adoucit toute dureté, amollit toute raideur, fait se relâcher toute sévérité."

(Stefan Zweig, Conscience contre Violence, 1936)

10 commentaires:

Al West a dit…

Comme c'est navrant de ne pouvoir te suivre sur ces questions musicales (je n'y connais que trop rien et lire ton avis, l'argument superbement implacable de Madame votre mère, les comparaisons et analyses donne envie de prendre des leçons) ! Quand en plus tu y joins un texte que je ne connaissais pas de Sweig, et frappé au coin du bon sens, c'est limite...

Comment dire... ?

Tantrique !

Audrey a dit…

smouch

MArC-Us a dit…

C'est époustouflant la description que tu fais de la musique et ce que tu en ressens.
je n'ajouterai rien car je ne saurais que braire ...^^

DavidLeMarrec a dit…

Bonsoir !

C'est amusant, mon parcours est inverse : j'ai d'abord écouté Jean, je l'ai même chanté (en choeur et en solo)... mais ça ne passait pas bien.

Matthieu, plus avenant mélodiquement, était bien plus prenant.

Mais en fin de compte, après avoir fréquenté plus longuement les deux, je trouve une puissance dramatique plus grande chez Jean : "Es ist vollbracht", même pour un agnostique de la bacherie dans mon genre, intervient au terme d'une montée en tension qui fait vraiment tout effondrer.

De son côté, Mathieu est plus touffu, avec de magnifiques récits de Jésus, mais peut-être un peu trop généreux mélodiquement, justement ("Blute nur", je ne peux plus l'écouter).

Après, pour la relation avec Dieu, je crois que Liszt est beaucoup plus proche du compte dans le syncrétique Via Crucis, Ropartz dans son Requiem, Cras dans ses cantiques... Moins d'apparat, le Verbe est plus à nu.

Kynseker a dit…

@ Al West: tantrique ? Les Passions de Bach ont ça pour elles que ce n'est pas l'éternel baryton qui empêche le ténor et la soprano de coucher ensemble...

@ Audrey: Jesus von Nazareth ! Jesus von Nazareth !

@ Marc-Us: oh, je n'avais aucune prétention et certains font bien mieux que moi !

Audrey a dit…

=) Tu me manques, va...

Dima a dit…

Oui, si Gardiner peut se surpasser sur des oeuvres romantiques, il reste comme au seuil des oeuvres baroques...
Il faut reconnaître qu'à défaut d'avoir multiplié les pains, l'Eglise a permis la multiplication des chefs d'oeuvre!

Calyste a dit…

"On n'a jamais aussi bien servi Dieu en musique." Bien d'accord avec vous. Il est en particulier un morceau que j'ai longtemps écouté et qui m'a aidé à faire face à la mort de mon ami. Je crois me souvenir qu'il est extrait d'une des cantates sacrées, je ne sais plus laquelle. Le titre français en est" Mets de l'ordre dans ta maison." (Je ne connais, hélas, pas l'allemand. Un de mes projets pour la retraite).

Kynseker a dit…

D'après une recherche, c'est la célèbre et magnifique cantate BWV 106 "Gottes Zeit ist die allerbeste Zeit", plus communément appelée "Actus Tragicus".

De multiples et très belles versions existent. Si vous ne le connaissez pas encore, je vous conseille le disque éponyme de l'ensemble Cantus Colln: http://www.amazon.fr/Actus-Tragicus-Cantates-BWV-106/dp/B00004R7PX/ref=sr_1_1?ie=UTF8&qid=1302728290&sr=8-1

Calyste a dit…

En même temps que vous me répondiez, je faisais des recherches et ai fini par identifier l'Actus Tragicus. Le morceau en allemand s'intitule, si je ne me trompe pas "Bestelle dein Haus". Merci pour la référence et bonne fin de soirée.