mardi 26 avril 2011

Destins croisés

Soirée salutaire en ce lundi de Pâques. Autour d'un peu trop de vin, les retrouvailles annuelles avec mes amis du lycée. Nous parvenons à maintenir ce petit rituel et cette année, plus que les précédentes, j'ai été frappé des divergences de nos parcours respectifs. Le temps d'une nuit, je suis sorti du microcosme social et estudiantin dans lequel me maintiennent mes études et ce grand coup de relativisme m'a presque plongé dans des abîmes de réflexion.

Tout d'abord, un fait frappant. Sur les cinq convives qui avaient fait le déplacement, nous n'étions que deux à ne plus vivre dans notre ville d'origine. Alors que cette amie n'était pas celle avec qui j'étais le plus accoquiné à l'époque, une complicité très étroite s'est très vite créée au cours de la soirée. Mêmes vies, mêmes rituels, mêmes envies, mêmes références. Un gouffre nous séparait des autres, réellement. Ça ne m'avait pas frappé les années précédentes. Nous n'avons presque plus d'attaches dans la ville de nos premiers émois et n'y revenons que rarement. Elle à Paris, moi à Aix, nous nous sommes peut-être mondanisés ; eux sont restés à la bonne franquette.

En se remémorant tous les autres élèves que nous connaissions, ne serait-ce que de vue, à l'époque du lycée et en retraçant leurs parcours, nous avons au fil de la soirée eu le sentiment d'être des rescapés. Une connaissance: analphabète (au vu de ses statuts Facebook), un gosse et pas d'emploi à 22 ans. Une autre, lancée en médecine sur les traces de son père, qui explose en vol et végète en école d'architecture en première année. Un ami proche, bouffi d'orgueil et d'ambition qui méprisait et crachait sur les pauvres gens du temps de sa superbe, après des tentatives malheureuses d'études de droit, puis de marketing (drogue, alcool et études ne font pas bon ménage) se retrouve serveur chez McDo. Je n'imagine pas le choc que ça aurait été d'être servi par lui si jamais j'avais mis les pieds dans ce lieu de perdition gastronomique. Il a du complètement abdiquer sa personnalité pour se résoudre à ce travail. Ceux d'entre nous qui ont progressé dans leurs études et qui ont été, par hasard, servi par lui ont ressenti une profonde humiliation pour lui et pour eux de le voir cantonné à ce travail. L'intelligence était loin de lui manquer: quel gâchis.

Entre nous, les fondamentaux sont restés les mêmes ; je suis celui dont des amours on ne parle pas. Naturellement, sans vouloir impressionner, j'ai ravivé l'image du singe savant que ces amis gardent toujours à l'esprit. Deux d'entre eux cherchaient le poète qu'ils avaient étudié pour leur bac L. "Un mec du XXe, ouais encore vivant, on ne comprenait rien, le prof interprétait et même lui n'utilisait que le conditionnel pour décrire les poèmes de ce type"... ils cherchent, ils cherchent, balancent des noms hasardeux... Puis, bêtement, je finis par dire "Yves Bonnefoy ?". Et là quatre paire d'yeux braqués sur moi, ovni du coin qui sans avoir souffert sur les vers de ce poète le connaît. Rebelote, un peu plus tard... Un ami s'adresse à moi et me dit "j'ai commencé le prix Goncourt 2006 et c'est super bien, tu connais, c'est..." sans le vouloir et comme il s'adressait spécialement à moi, j'ai immédiatement enchainé "oui, les Bienveillantes de Littel, etc." Je connaissais Yves Bonnefoy et je connais la liste des prix Goncourt par cœur, mon image de mec pas normal est regonflée !

Je ne sais pas tricher et j'ai affiché un sourire en coin compromettant quand je les entendais se moquer de "kékés en voiture qui écoutent Fun Radio". Leur mémoire courte, sans doute, parce que c'est la musique qu'ils écoutaient, il n'y a pas si longtemps. A l'amie qui évoquait hier soir une connaissance en ces termes : "celle-là avait couché avec tous les garçons de la classe", je brûlais de demander ce qu'elle avait fait en ce temps-là et de lui rappeler la réputation qui était la sienne. J'ai été le seul à m'étonner qu'elle projette de s'installer avec son nouveau copain dans une petite maison avec jardin et un chien. Étrange reconversion pour une fille qui passait il y a peu de bras en bras. Tout le monde semblait y croire ; je ne donne pas six mois de plus à leur couple tant elle avait besoin de répéter que tout allait bien.

Ces faux-semblants ne s'accordaient pas du tout avec la tonalité sympathique de ces retrouvailles et me rappelaient trop violemment mon environnement habituel pour qu'ils ne me sautent pas aux oreilles. Cette soirée m'a fait du bien et même si du temps du lycée j'avais fini par fréquenter ces personnes plus par habitude que par choix, j'apprécie toujours de les revoir. Prendre conscience au passage que des études suivies dans le supérieur demeurent presque l'exception de la jeunesse française n'aura pas été vain non plus.

5 commentaires:

Calyste a dit…

Je ne connais pas ton âge et ne veux pas jouer les vieux doctes. Mais j'ai bien connu ce que tu décris là, les amis que l'on ne reconnait plus au bout de quelques années, principalement ceux qui se sont mariés et ont adopté très rapidement le mode de vie standard d'un couple tel qu'ils pensent qu'il doit être. On s'y fait, tu verras. Et puis, d'autres apparaissent et disparaissent, pour certains, à leur tour. Quant à la culture, elle fait toujours peur. Faudrait-il la cacher?

Audrey a dit…

C'est vrai, franchement, être marié, c'est le comble du ringard et de l'encroutement...

Kynseker a dit…

@ Calyste: oh, j'ai une petite vingtaine. Je n'ai rien contre le mariage précoce mais pour cette jeune fille, je n'y crois pas une seconde.

@ Audrey: quelle susceptible ! Je ne doute pas que si je viens à Bordeaux, vous allez me dérider plus que durant tout le reste de ma vie avec ton mari ! :-)) Vous ne serez jamais un couple comme les autres, de toutes les manières ;-)

Audrey a dit…

Non, ce n'est pas de la susceptibilité, au contraire ça m'amuse ce genre de remarques...
Oui d'ailleurs, tu viens nous rendre visite quand?! On t'attends!

J'aime (le) fun et j'assume a dit…

Je ne cacherai pas qu'Yves Bonnefoy et Jonhatan Littel sont des amis de chevet (chevet à poussi_re, perdu dans un coinde mon cerveau il va sans dire) mais je ne cacherai pas non plus qu'après avoir parfois bossé sur du droit administratif (le fameux adminichtratiff que l'on sait), le seul moyen de me réveiller est de m'écouter un bon "Manu à la radio" qui me fait remonter à ma phase sadico-anale, pour mon plus grand plaisir! (et pour aller chercher du pain à Orgères et choquer les mamies à caniche, je joue la kekette avec fun, fenêtres baissées, bras droit levé-balancé... et j'adore!)

Oui: je suis une kéké qui lit du Baudelaire et qui mangera avec les descendants de feu-Napoléon frère cet été.