mercredi 16 mars 2011

Sculpture

Au moment d'aborder l'histoire de l'art en cours de culture générale, je me suis dit que c'est ce qui justifiait ma présence dans ce haut lieu de l'enseignement plutôt que dans un autre. J'y trouve la légitimité de mon parcours scolaire et la justification de mon départ de la faculté de droit. C'est une chance absolue de suivre les cours d'une professeur passionnée qui prend la peine de partager son savoir en toute décontraction.

Je suis d'humeur rêveuse et bonhomme ; et décrivant à mon entourage la lassitude qui m'a pris à la lecture d'Atala de Chateaubriand, j'ai regretté que ce bon mot ne soit pas de moi "Atala ? Non, je ne l'ai pas lu... C'est le Pocahontas du XIXe siècle, c'est bien ça non ?". Je m'accroche à Chateaubriand parce que mon professeur de français de première fit un commentaire tellement enlevé et miraculeux d'un passage des Mémoires d'Outre-Tombe que je m'obstine à croire que j'aime cette écriture. En réalité, malgré ses évidentes qualités, elle m'ennuie profondément. Seul le passage étudié il y a des années, dont je connais des phrases par cœur, me parle et m'émeut.

Il porte avec lui ces premiers contacts avec la littérature mais aussi avec tout ce qui devait irrémédiablement m'attirer -opéra, théâtre, peinture, musique classique, garçons-. Au moment d'écrire les remerciements de mon mémoire, il m'est apparu évident et indispensable de le dédier à ce professeur de lettres qui a joué, peut-être sans le savoir, un rôle déterminant.

Je me revois encore pouffant, avec ma meilleure amie de l'époque, de sa démarche chaloupée: sensuelle. Je lui en avais voulu de nous faire étudier encore un incunable: Candide. Alors que je brûlais de découvrir des classiques dont jamais on avait daigné m'instruire, je remettais sur le métier Voltaire pour la troisième fois de ma scolarité.

Lors du premier cours, le remplissage de l'éternelle fiche de renseignements avait pris un caractère très solennel: après les avoir ramassées, il les avait lues en silence en nous jaugeant. J'avais été honnête sur mes goûts et sur mes lectures. Il avait conclu sa lecture de ma fiche par ces mots: "mais tu sors d'où toi ?!"

Au cours de l'année, notre classe avait été retenue pour participer à un programme régional de découvertes culturelles. J'avais critiqué, sûr de mon droit, les gammes de Salvatore Accardo qu'on avait entendu dans un concerto de Paganini. Après une séance de cinéma, lors du partage de nos ressentis respectifs, j'avais maladroitement qualifié le jeu d'un acteur en ces termes "l'acteur était bon": certains avaient souri, d'autres avaient ri de mon lapsus.

Par quelque hasard, j'avais donné mon adresse e-mail à ce prof. Je reçois depuis toutes ces années la lettre d'information électronique de la Ligue Révolutionnaire (puis du NPA). Je ne la lis jamais mais j'ai toujours refusé de la classer en indésirable. Réminiscence d'une époque que je reste persuadé d'avoir vécue à demi.

7 commentaires:

Al West a dit…

A quelle fréquence la reçois-tu, cette lettre, et la lis-tu (ou as-tu essayé de la lire), au moins ? Un bombardement pluri-hebdomadaire, c'est pénible, mais quelques fois par an, ce peut être intéressant et instructif...
Sinon, et sans le mettre en indésirable, tu dois aussi pouvoir te désabonner.
Amicalement.
Al.

Kynseker a dit…

Oh, je crois bien qu'elle est hebdomadaire. Je l'ouvre parfois pour voir un peu les sujets abordés. Me désabonner, ce serait rompre le lien avec cette époque lycéenne ; il le faudrait d'ailleurs, c'est révolu.

Sinon, merci de sauver ce billet de l'indifférence générale dans laquelle il était appelé à croupir !! ;-)

MArC-Us a dit…

T'en fais pas ...
Un troll de passage aurait sûrement sauvé l'honneur de ce billet !
( Si ce n'étaient les convultions désagréables d'un profond remord ...).

Georg-Friedrich a dit…

Allez, moi aussi, je veux sauver ce billet. À tout hasard, le passage en question serait-il celui où Chateaubriand écrit : “je vois encore le champ où j'ai tué mon premier lièvre”? parce que figure-toi que c'est sur celui-ci que j'ai eu à plancher en Première. Et c'est drôle, parce que si je me suis lancé moi aussi à la conquête des Mémoires d'Outre-Tombe, c'est dans la foulée d'un commentaire miraculeux assumé par un prof qui, hélas, est maintenant “le déjeuner d'un ver de terre” (pour parler comme Montaigne). Comme toi, je ne peux pas dire que cette lecture m'ait beaucoup enthousiasmé... D'ailleurs, je n'en suis jamais venu à bout et je crois que j'ai dû attendre de franchir le cap de Bonne Espérance des 1000 pages pour me donner bonne conscience d'abandonner là mes efforts.

Re-MArCUs a dit…

(Surtout des convultttttions de ce genre !)^^

Kynseker a dit…

@ Marc-Us: je ne modère pas les commentaires, allez-y tant que vous voulez ! :-D

@ GF: ce n'est pas passage-ci. Il s'agit de celui des longues soirées d'hiver où le père de Chateaubriand marche dans les ténèbres avec son bonnet de nuit blanc et où "le talisman était brisé". Je me contente de lire à mes heures perdues une anthologie des Mémoires mais jamais, je crois, je ne plongerai dans l'intégrale. Finalement, c'est une œuvre pour prof !

Bashô a dit…

Kynseker> J'ai terminé les Mémoires il y a deux mois, et je l'avais commencé en même temps que ma thèse. :) La lecture intégrale vaut réellement la peine. Par exemple, vers la fin, l'épisode de Prague où il décrit les derniers Rois commes des Lar(v)es est absolument délicieuse; je me rappelle la fin où il descend du château dans les ténèbres en trébuchant sur les pavés mal joints.