mardi 1 mars 2011

Mouvement perpétuel

C'est la première fois que je la surprenais autant dans l'attente. Fauteuil tourné vers la terrasse et le jardin, elle guettait notre arrivée à travers la baie vitrée. Je ne sais pas depuis combien de temps elle nous espérait: on l'a surprise en empruntant l'escalier intérieur et non pas les marches pierrées de l'extérieur.

On a parlé des uns et des autres, de mes vacances à Amsterdam aussi. De Van Gogh, des musées, des files d'attentes. Et par un de ces secrets des personnes âgées, on est retombé sur un souvenir maintes fois évoqué, maintes fois ressassé. Il a surgi sans crier garde et s'est rappelé à moi toujours dans les mêmes termes, dans le même déroulement. Jadis, quand la conversation s'étiolait et menaçait de s'éteindre, je faisais des appels du pied en demandant à ma grand-mère d'évoquer ses voyages passés. Je savais qu'à un moment ou à un autre le Moscou soviétique s'immiscerait dans l'évocation surannée.

Mais cette fois-ci, je n'avais rien provoqué. Je le connais par cœur, ce souvenir: mes grands-parents, chapeautés par une guide du régime communiste, en voyage à Moscou. Lassés par les visites lénifiantes des musées les plus inconséquents qui soient, ils filent à l'anglaise pour voir le vrai Moscou, la vraie vie. Les rues vides et brouillonnes, les librairies où les livres se comptent par dizaines seulement et le Goum. Le fameux Goum qui a bercé mon enfance de sa sonorité évocatrice et pleine de promesses d'ailleurs. Et la guide touristique, mine déconfite, furieuse de se rendre compte qu'à la fin de la visite, elle a perdu les deux tiers de son groupe.

Peut-être que mon attirance pour la vie et le passé de l'URSS vient de cette historiette. Il en faut si peu pour ancrer dans un enfant une attirance indéfectible.

Ensuite, les tourterelles sont venues becqueter quelques graines à la mangeoire, à l'heure dite. Je ne la croyais pas: "tous les jours entre 16h15 et 16h30, elles viennent manger". Et elles étaient là. Si nous avions été en retard, si nous n'étions finalement pas venus, les oiseaux, eux, ne l'auraient pas trahie. Je me suis trop approché, je les ai fait fuir.

8 commentaires:

Dima a dit…

C'est curieux à dire, mais d'une certaine façon, je regrette de ne pas avoir connu le Moscou soviétique. Ma grand-mère m'y a emmené pour la première fois en 1998 et les choses avaient déjà changé. Le Goum... symbole du magasin pour apparatchiki et pour touristes téléguidés... Il n'a pas beaucoup changé en un sens: c'est devenu un temple du luxe.

Profitez de chacun de ces instants avec votre grand-mère...

Gouli a dit…

J'ai connu le Goum de l'époque soviétique (sous Andropov). C'était déjà un magasin de luxe car il fallait payer avec des devises étrangères et non pas des roubles.

Audrey a dit…

"Et la guide touristique, mine déconfite, furieuse de se rendre compte qu'à la fin de la visite, elle a perdu les deux tiers de son groupe."

Bah comment ils le savent, s'ils étaient partis avant? =D

S./Gay Cultes a dit…

Fort joli billet.

Kindgay a dit…

C'est en effet un très beau billet. C'est dans ces moments là que je regrette que mes grands parents soient partis trop tôt...

Kynseker a dit…

@ Dima et Gouli: j'ignorais que le Goum était destiné aux riches gens. Venant de ma grand-mère, ça ne m'étonne finalement qu'à moitié !

@ Audrey: oh les personnages âgées romancent mais ceux qui étaient restés pour la visite jusqu'au bout leur avaient rapporté la mine déconfite et contrite de la guide.

@ Sylv et Kindgay: merci à tous deux. Seules restent les dames, les messieurs étant partis avant, bien avant parfois. J'assiste au lent engourdissement de mes grands-mères, sans joie ni peine je crois.

Audrey a dit…

"Lassés par les visites lénifiantes des musées "
J'adore cette phrase ;-)

christophe a dit…

C'est très émouvant ces liens si particuliers noués avec les grands-parents. Je comprends qu'ils aient nourri ton intérêt pour ce pays. Lors de ma soutenance, je n'ai pas pu m'empêcher d'évoquer mes propres grands-parents.