jeudi 31 mars 2011

Les traîtres

Au cours de mon cursus scolaire, j'ai souvent rencontré une forte sympathie des enseignants pour Milan Kundera. Un peu l'arbre qui cache la forêt (les tchèques lisent Hrabal ou Hasek et non cet expatrié), Kundera trouve sa gloire parachevée par son entrée dans la Pléiade de son vivant. Pour avoir lu plusieurs de ses essais, je trouve que son œuvre tourne en rond et ne débouche sur rien. Cela se lit, cela se comprend, on dodeline de la tête devant quelque phrase bien troussée et puis plus rien, le roi nu s'en va sans laisser de traces tangibles.

Prenons les Testaments Trahis: cet ouvrage est essentiellement constitué de considérations sur la musique qui ne sont qu'un ramassis de lieux communs. L'écrivain de répéter, dans un élan d'instinct grégaire, que les concertos de Chopin sont des œuvres faiblardes (l'orchestration est certes maladroite -les cuivres- mais je ne vois pas en quoi cela les disqualifie) et que les symphonies de Schumann sont mal agencées. Rien de nouveau sous le soleil et bien des mélomanes, connaisseurs des "améliorations" de Mahler, les trouvent parfaites dans cet état.

Notre homme lit la musique. Bien. Il n'a pas l'air de la pratiquer, en revanche ; alors sortir ses grandes démonstrations d'esprit lettré pour dire que le vilain Leonard Bernstein fait un ralenti dans telle mesure du Sacre du Printemps alors que Stravinski ne l'a pas prescrit relève tout simplement du ridicule le plus achevé. Cette illustration vient évidemment à l'appui de la thèse développé par Kundera: on ne respecte pas les volontés -incarnées par leurs testaments- des créateurs morts. J'ai, personnellement, tendance à croire que s'accaparer leur travail, remodeler leur œuvre passée à la postérité est le plus bel hommage qu'on puisse leur rendre. Je laisse le formol et la naphtaline aux vieux croulants.

* * *

L'explication didactique que fait Kundera des traductions infidèles de Kafka m'ont, contrairement au reste, particulièrement intéressé. Je suis très sensible aux problèmes de traduction et c'est pourquoi j'évite de lire des livres écrits en langue étrangère. Je me contente de profiter du fait d'être français et d'avoir la chance inouïe de lire une littérature merveilleuse dans le texte.

Je constate avec lui que les traducteurs enrichissent le vocabulaire des œuvres qu'ils traduisent et leur terreur devant les mots "être" et "avoir". "Ils feront n'importe quoi pour les remplacer par un mot qu'ils considèrent comme moins banal". Je prends conscience de la trahison que peut constituer le fait de découper un texte initialement d'un seul bloc en plusieurs paragraphes dans la version traduite: le rythme, la progression du texte est rompue. Kundera nous dit ainsi qu'un texte de Kafka prévu en 2 paragraphes en compte 90 dans la version française !

Ces réflexions tombaient à point nommé: j'ai été horripilé par les arrangements grotesques que se permettent les traducteurs de Shakespeare. Même Bonnefoy. Ils arrangent sa prose: elle se fait lyrique en français, plus touffue, plus grand style. Mais quel saccage ! Toutes ces répliques séches et tonitruantes voulues par le dramaturge anglais deviennent de douces et élégantes réponses. Je hais que la ponctuation soit changée (à propos de Kafka, Kundera dit qu'il ignore le point virgule alors que les traducteurs en parsèment leurs versions françaises...) et que des mots soient rajoutés ou retranchés. Pioché dans la traduction de Pierre Jean Jouve de Macbeth:

Texte original: "show me, show me". Traduction: "Montre quoi ?" (Acte I, scène III). Je ne comprends même pas la traduction alors que le texte original est d'une limpidité lapidaire.

Texte original: "A drum, a drum ! Macbeth doth come." Traduction: "Le tambour, le tambour ! Macbeth arrive. Le tambour !" (Acte I, scène III). Je voudrais bien savoir pourquoi "un" tambour devient "le" tambour et pourquoi le traducteur fait un rajout inutile.

Tout à l'avenant et j'aurais bien aimé aussi que la longue et unique tirade en vers de la pièce fasse l'objet d'une traduction un peu soigneuse qui respecte les rimes, d'une manière ou d'une autre, même au prix de certaines lourdeurs. Je ne crois pas ça impossible.

6 commentaires:

S./G.C a dit…

"J'ai, personnellement, tendance à croire que s'accaparer leur travail, remodeler leur œuvre passée à la postérité est le plus bel hommage qu'on puisse leur rendre. Je laisse le formol et la naphtaline aux vieux croulants."
J'approuve.

Kynseker a dit…

J'essaie de faire partie de cette jeunesse qui vous bouscule et vous entraîne dans un tourbillon de folie !

S./G.C a dit…

Dépravé !

Anonyme a dit…

C'est là la différence entre un art vivant et un art mort...

Pour les traductions, il y a un lien intéressant : http://www.volkovitch.com/rub_carnet.asp?a=pe52 sur les difficultés du passage de l'anglais au français.

Bashô a dit…

C'était moi qui avais commenté...

DavidLeMarrec a dit…

Je suis assez d'accord sur le Kundera théoricien, en particulier dans les Testaments Trahis, qui a reçu le prix du meilleur essai machin-chose une année... par des gens qui ne doivent pas avoir beaucoup d'expérience musicale.

Janáček y devient intéressant parce que de la durée d'un film, il me semble (même argument que Mortier), et effectivement le passage où Monsieur épate la galerie en commentant un bout de morceau de partition, inférant d'un rubato excessif de Bernstein (dommage, c'est la version que j'aime le plus de tous mes Sacre... et qui n'est vraiment pas bancale rythmiquement) que c'est une _mauvaise_ interprétation, il y a de quoi perdre patience.

Un peu comme le néophyte qui repère une fausse note et en fait son principal commentaire pour donner l'illusion qu'il est initié : ça reste le tout petit bout de la lorgnette pour parler musique.

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Concernant la question plus profonde du respect de l'original, je dirais que ça dépend vraiment du rendu : il faut souvent être capable de se détacher de l'exactitude littérale pour produire le même effet.

Le moyen le plus efficace de s'en rendre compte est de se forcer à traduire en vers : ce n'est pas le plus proche qui rend la même émotion, clairement.

Oui, Kafka a comme Dosto été largement trop récrit, mais sa langue incisive est vraiment difficile à rendre avec la bonhommie du français et de ses mots-outils omniprésents.

Pour ton extrait de Jouve, il faut voir en contexte. "Le tambour", en tout cas, me paraît beaucoup mieux sonnant en français, il faut voir si ça change le sens général.
Si ça ne le change pas, je suis d'accord avec lui pour privilégier le naturel.
Il y a tout un tas de réalités contre-intuitives que la pratique de l'exercice peut mettre en évidence.

Essaie Markowicz si ce n'est déjà fait, je trouve la langue d'arrivée quasiment aussi belle (s'il est possible !!) que la langue de départ, et pourtant la fidélité est là.