samedi 19 février 2011

La Nuit

Une centaine de livres en un an... A croire que je suis devenu un gros lecteur, ce sur quoi personne n'aurait parié il y a quelques années. Petit, j'ai rechigné longtemps à la lecture et je n'étais pas peu fier quand, pour la première fois, j'ai lu de ma propre initiative. S'ensuivit une longue ellipse et je ne me rappelle pas avoir beaucoup lu jusqu'au lycée. Deux professeurs de littérature ont su alors me donner le dernier coup de pouce qui me manquait pour plonger dans l'univers des lettres. Ils m'ont aussi donné la volonté de remédier à une orthographe plus que défaillante, à coup de dictées, assénées par une mère et une grand-mère dévouées durant tout un été.

Enfin bref, je ne parle quasiment jamais de mes lectures sur ce blog et peut-être est-ce une erreur. Mais dans le lot, surgit parfois un passage d'une profondeur et d'une intensité qu'on a envie de partager. En écho au billet précédent, au moment de lire ces lignes, je me suis dit qu'on tenait ici un vrai musicien, pour l'éternité:

Je réfléchissais lorsque j'entendis le son d'un violon. Le son d'un violon dans la baraque obscure où des morts s'entassaient sur les vivants. Quel était le fou qui jouait du violon ici, au bord de sa propre tombe ? Ou bien n'était-ce qu'une hallucination ?
Ce devait être Juliek.
Il jouait un fragment d'un concert de Beethoven. Je n'avais jamais entendu de sons si purs. Dans un tel silence.
L'obscurité était totale. J'entendais seulement ce violon et c'était comme si l'âme de Juliek lui servait d'archet. Il jouait sa vie. Toute sa vie glissait sur les cordes. Ses espoirs perdus. Son passé calciné, son avenir éteint. Il jouait ce que jamais plus il n'allait jouer.
Je ne pourrais jamais oublier Juliek. Comment pourrai-je oublier ce concert donné à un public d'agonisants et de morts ! Aujourd'hui, encore, lorsque j'entends jouer du Beethoven, mes yeux se ferment et, de l'obscurité, surgit le visage pâle et triste de mon camarade polonais faisant au violon ses adieux à un auditoire de mourants et de morts.
Je ne sais combien de temps il joua. Le sommeil m'a vaincu. Quand je m'éveillai, à la clarté du jour, j'aperçus Juliek, en face de moi, recroquevillé sur lui-même, mort. Près de lui gisait son violon, piétiné, écrasé, petit cadavre insolite et bouleversant.

Elie Wiesel, La Nuit, 1958

5 commentaires:

Tambour Major a dit…

Depuis que je suis en thèse, je ne lis plus. Une fois passée ma journée le nez dans les bouquins, le soir venu mes yeux n'en peuvent plus. Du coup les livres se accumulés sur la table de nuit et restent clos tant et si bien qu'en acheter me décourage.
Pourtant depuis 15 jours j'ai rouvert un bouquin qui attendait son heure. Peu à peu le rythme de la lecture du soir se réinstalle. Et cela fait un bien fou ! Je me rends compte de combien tout cela me manquait en réalité.

Voulin a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Voulin a dit…

La lecture fait un bien fou, il est vrai.
Perso, je découvre ton blog. J'aime beaucoup ton style d'écriture.
Voulin95

S./G.C a dit…

Très beau, émouvant.
Vous avez lu, je suppose, "Si c'est un homme" de Primo Levi ?

Kynseker a dit…

@ TM: les soirs où je sors et rentre très tard dans la nuit, je suis bien obligé de me coucher sans bouquiner un peu et ça me frustre immanquablement...

@ Voulin: bienvenue dans ces pages ! Je ne sais pas si la lecture fait toujours du bien mais elle donne surement un sens à beaucoup de choses :-)

@ Sylv: cet été oui. Mais dans le panorama de la littérature de l'holocauste, ce n'est pas mon préféré. Le Wiesel est excellent et le réalisme est à chercher chez Robert Antelme ("L'espèce humaine"). Kertsez ou Semprun sont assez fades à côté, tandis qu'on sent la difficulté qu'a Primo Levi à surmonter son expérience (il n'y parviendra pas d'ailleurs).