mercredi 19 janvier 2011

Le vieux garçon

Quand on pénètre dans la salle, il est déjà là, installé à son bureau. Ramassé sur lui-même, un tantinet rabougri, la tête plongée dans ses notes, qu'il doit pourtant bien connaître, depuis le temps qu'il les égrène à des générations d'étudiants.

La petite salle, surchauffée comme à l'accoutumée, est étouffante. L'odeur y est âcre: le mal de tête guette après une déjà longue journée d'apprentissages. Le soleil décline petit à petit et éclaire de ses reflets orangés les platanes de la cour du lycée attenant. Que serait la vie sans platanes ?

Lentement, les élèves prennent place. L'illustre professeur reste perdu dans ses écritures, absent de cette pièce alors que tous les regards convergent vers lui. Doucement, il relève sa tête, sur laquelle sont dressés pèle-mêle des cheveux grisonnants et gras. Des épis trahissent une sieste interrompue pour venir enseigner.

Extrayant son corps gras et bossu de sa chaise, il se lève pour nous distribuer le plan de son cours. Anachronique, il semble tapé à la machine à écrire ; en tout cas, le doute est permis. Écrasant à nouveau sa petite ossature replète sur son siège, il s'adresse enfin à nous. D'une voix fluette, à l'accent typiquement méditerranéen, il nous emmène dans les méandres de l'histoire du droit.

Fuyant à tout moment nos regards, il reste tête baissée, mains tremblantes et voix mal assurée. A son âge, on dirait une coquetterie. C'est pourtant une vraie timidité qui appelle, immédiatement, notre bienveillance et notre sympathie.

Le temps passant et l'ennui guettant, l'examen détaillé du personnage trahit à nos yeux sa condition de vieux garçon. Pas d'alliance, ongles mal taillés, costume mal repassé. Seuls les souliers, bien cirés, détonnent dans ce concours de négligence.

Au moment de partager nos impressions à son égard, l'une l'imagine boire sa petite soupe sur un coin de table crasseux dans son appartement en lisant le journal ; l'autre l'imagine jeune, rat de bibliothèque, timidement assis dans la masse anonyme d'un amphithéâtre. Nous nous accordons sur la profusion de vieux ouvrages et de papiers poussiéreux qui doit traîner à l'avenant chez lui.

Son savoir est époustouflant et son talent de conteur ne l'est pas moins. Partant d'une simple remarque -même pas d'une question-, il fait une digression de 45 minutes sur la place de la femme au Moyen-Âge et nous retrace toutes les dynasties royales françaises. Passionné par sa matière, il nous cite de mémoire une longue tirade d'une pièce de théâtre pour illustrer la sémantique d'un mot. On s'accorde à dire qu'il a pris sa revanche sur la vie, qui n'a pas du le combler sur tous les plans.

14 commentaires:

Tambour Major a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Tambour Major a dit…

Si vraiment cet homme a été malheureux, je ne suis pas certain que ce genre de revanche soit apte à soulager les maux d'une vie marquée par le vide d'amour. L'intellect et la connaissance procurent des plaisirs fabuleux, mais des plaisirs vains si l'on passe hélas à coté de l'essentiel.

Al West a dit…

depuis le temps qui les égrènent à des générations d'étudiants.
Depuis le temps qui les égrène à des générations d'étudiants
eût été joli, aussi
Depuis le temps qu'il les égrène à des générations d'étudiants. probablement :/
Billet superbe, com' d'hab' (et le captcha très correct ;-))
@TM : Laisse-lui au moins cela...
Amicalement.
Al.

Bashô a dit…

Tambour Major> Ton commentaire me met mal à l'aise. Doit-on dire que si à 50 ans passé, on n'est pas en couple, on a raté sa vie? Nous risquons tous fort de finir vieux garçon mais cela ne signifie pas qu'on aura raté notre vie, ni passé à côté de l'essentiel.

Ce vieux maître aura été fécond, il a laissé une empreinte intellectuelle forte sur des générations d'étudiant, aura transmis sa passion de l'histoire, aura peut-être aidé certains à trouver leur vocation de chercheur.

Je sais que beaucoup de gays ont une peur panique de finir seul mais il y a une différence entre finir sa vie seul et aigri et vivre en couple. D'ailleurs, je connais des personnes qui vivent avec quelqu'un et continuent de se sentir profondément seul. Ne confonds pas solitude et esseulement.

Bashô a dit…

remplacer "il y a une différence entre finir sa vie seul et aigri.." par "il n'y a pas forcément corrélation entre avoir une vie heureuse et...". J'avais écrit trop vite

Kynseker a dit…

@ Al West: ok, j'aurais du me relire. Ca m'apprendra ! Je vais corriger, j'ai vraiment des lecteurs attentifs ;-)

@ TM & Bashô: mon message n'avait pas prétention à évoquer d'une manière ou d'une autre la solitude des gays et je pense que cet homme a eu, grâce à son travail, une vie tout de même épanouie. Je dis juste que c'est déjà énorme de se réaliser dans son travail et qu'on peut en tirer grand profit. Mais pour rebondir, quand j'envisageais uniquement ma vie sous l'angle solitaire, je pensais aussi foncer tête baissée dans la magistrature où, si on le veut, on peut être débordé de boulot et voir tout son quotidien aspiré.

Audrey a dit…

"quand j'envisageais uniquement ma vie sous l'angle solitaire, je pensais aussi foncer tête baissée dans la magistrature où, si on le veut, on peut être débordé de boulot et voir tout son quotidien aspiré."
Ca me rappelle une discussion, sur un escalier du muséum d'histoire naturelle d'Avignon...!

Kynseker a dit…

N'est-ce pas ?! :-D

Bashô a dit…

Kynseker> j'avais bien compris ta note mais je réagissais à l'interprétation qu'en faisait Tambour Major. Et pour rebondir sur ta réponse, il est extrêmement dangereux de considérer le travail (ou la vie de couple, ou autre chose) comme une manière de fuir. Être heureux n'est pas un état, c'est un acte. :-)

Florent a dit…

J'aime beaucoup tes talents de conteur : )

Tambour Major a dit…

"il est extrêmement dangereux de considérer le travail (ou la vie de couple, ou autre chose) comme une manière de fuir."

Il me semble que le danger est aussi grand à ne pas envisager que cela puisse l'être.

Je n'enlève par ailleurs nullement à cet hommes les joies que l'intellect a pu lui procurer. Ce sont des bonheurs fantastiques auxquels ont prend facilement goût. S'accomplir dans son travail est une chance formidable.

Je ne faisais pas non plus exactement référence à la solitude du bonhomme. Relisez ce que j'ai écrit. En réalité le portrait que tu en dresses me laisse un goût doux-amer, partagé entre le plaisir qu'éprouve le personnage à faire ce qu'il fait ainsi que le plaisir suscité chez ses étudiants d'une part, et une sorte de vide dont je ne saurais dire l'exacte nature - amoureux ? - qui teinte la scène de nuances sépia d'autre part. Mais peut-être est-ce le fait de la projection de mes propres angoisses...

Bashô a dit…

Florent> Edouard Geffray vient de conclure favorablement à la transmission de la QPC "Huchon". :)

T.M.> Une sorte de vide certes mais c'est là le témoignage d'un ancien élève qui ne l'a (j'en déduis de sa note) jamais connu en dehors du lycée.

Florent a dit…

@ Bashô > Bien entendu, il m'a sagement écouté... Vive Edouard !

Kynseker a dit…

Je précise, à toutes fins utiles, que j'ai écrit cette note après un premier cours mardi dernier avec un professeur que je n'avais vu avant. Ce billet retrace nos premières impressions, nécessairement incomplètes mais aussi dénuées d'a priori.