mercredi 21 décembre 2011

Un cygne dans l'hiver

Le cours Mirabeau est un terrible corridor où le vent vient vous fouetter alors que la ville est enfin entrée dans l'hiver. Dans cette ambiance survoltée de Noël, que je goûte très peu, la bourgeoise lestée de paquets tente, coûte que coûte, de se frayer un chemin, à coup de talons Louboutin s'il le faut. 

Quand les fêtes appellent les uns et les autres à rentrer chez eux dans leurs contrées natales, cette ville redevient anonyme et me devient hostile. Je suis soulagé d'imiter mes amis et de rentrer en voiture dans une circulation paisible et une nuit rassurante.

Pourtant, quelques uns de mes plus beaux souvenirs s'écrivent encore au milieu de ces ruelles et de ces places. Il est quelque fois doux de se dire que, quoi qu'il advienne, on aura la certitude d'avoir été profondément heureux. 

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Dans mes contrées natales, on furète rapidement au milieu des toiles des débuts de l'abstraction, exposition temporaire du vénérable Musée Fabre, parce qu'à tout prendre, c'est encore la grande salle rouge aux colonnades qu'on préfère. On reste là, sur le banc recouvert d'un cuir moelleux, à deviser pendant de longs quarts d'heure sans que nul visiteur ne se montre.

L'ami se fait, ailleurs, rabrouer pour avoir pris une photo et la tenancière me demande si moi, avec mon téléphone portable, je n'ai pas fait pareil. Drapé dans ma vertu, je lui réponds théâtralement que j'aime trop l'art pour prendre des photos avec un téléphone. Je m'amuse encore de sa réflexion "votre réponse tient la route, je vous crois, vous avez raison".

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Au fil des jours, dans ce froid glacial, j'alterne les écharpes, ce qui constitue en soi une nouveauté pour moi qui restait fidèle à une seule et unique. Trois cadeaux d'anniversaire m'ont permis de changer au gré des humeurs. Le cadeau familial obligé m'a peu importé ; par contre, le dernier cadeau en forme de boucle bouclée, souvenir d'un accaparement berlinois où j'étais parti vadrouiller un peu légèrement habillé pour un mois de juillet et où je m'habillais grâce au copain, lui m'a touché. J'en étais là quand j'ai reçu, par la poste, depuis Londres, une écharpe so british d'un doux cachemire. Célébration d'un anniversaire qui ponctue aussi 5 ans d'amitié avec la plus indépendante et décidée de mes amies (celle qui finit aussi le moins ses phrases mais avec le temps je me suis habitué).


mardi 6 décembre 2011

Le pistonné

Ce serait l'histoire d'un jeune homme, propre sur lui mais d'un snobisme effarant, qui aurait triché allègrement à tous les examens depuis le début de sa scolarité à l'université. Oh, bien sûr, il aurait été pris plusieurs fois en flagrant délit et finalement dûment convoqué chez le directeur pour faire une mise au point disciplinaire sur son avenir au sein de l'enseignement supérieur. Mais c'est qu'il aurait aussi fondu en larmes, plein de contrition et d'un misérabilisme que n'aurait pas renié Hector Malot. Quoiqu'un petit coup de fil de papa, imaginons un personnage auquel le pouvoir n'est pas étranger, à son modeste niveau, aurait aussi été le bienvenue pour écarter tout risque d'application de l'interdiction de passer tout type d'examen pendant 5 ans. 

Les années se seraient donc tranquillement écoulées jusqu'à qu'il faille se décider pour l'orientation de dernière année. Il aurait été logique qu'avec un tel parcours l'individu se voit refuser les options les plus prestigieuses et cantonné aux options placards. Cela n'aurait même pas été justice. Cela aurait donc été évident qu'il soit écarté de la formation préparationnaire la plus prestigieuse et il le fut. Mais il n'aurait pas été envisageable qu'un nouveau petit coup de fil ne soit pas donné par un papa si attentionné, alors il le fut. 

Et c'est tout ragaillardi que, volant la place d'une âme plus méritante mais moins influente, l'individu se serait trouvé parmi ses congénères, à leur grande stupéfaction, à la rentrée. Il aurait été là, écrasant les autres de sa superbe, sûr de son droit. Au fil des premiers mois, il serait arrivé souvent en retard, à grand renfort de chaussures qui claquent et d'injonctions d'excuses aux professeurs courbant l'échine.

C'est à peine s'il serait permis de les corriger ou de considérer ses camarades comme des "je-m'en-foutiste". Car il aurait été le seul à "jouer sa vie ou sa mort" face aux terribles concours qui achèveraient cette année. Et c'est bien naturellement qu'il aurait le plus de chances, en dépit de ses piètres résultats, de les réussir.... 

J'en étais là de mon cauchemar quand je me suis réveillé et même si j'ai ma petite idée sur la botte imparable de notre ami pour réussir là où il n'aurait jamais dû être, je n'ai pas su le fin mot de l'histoire. Heureusement, la méritocratie est là pour nous protéger de ce genre d'énergumènes et tout ceci n'est qu'une vue de l'esprit.

mardi 22 novembre 2011

Regards

Pas le temps d'accorder toute l'attention qu'on voudrait à l'amie sur le départ, à qui on n'a même pas osé avouer avoir été touché par la possibilité future d'être témoin de son mariage ; pas le temps d'écouter vraiment les peurs et les attentes déçues d'une autre ; pas le temps non plus de témoigner vraiment d'une empathie pour la situation que vit une autre ; pas le temps encore, la peur de blesser et la culpabilité qui pèse, de témoigner à un autre des sourires qui viennent aux lèvres en repensant à tout ce qu'on a vécu comme bêtises, voyages et émerveillements. 



Tout avait vraiment commencé à Rome ; tout s'y est fini. L'Italie, c'était lui et ce voyage en Panda cet été en forme d'apothéose amicale et amoureuse. Il n'y aura pas de voyage à Milan. Jamais deux sans trois ; cette troisième tentative se solde comme les deux précédentes: par une annulation. Il faudra se montrer très persuasif à l'avenir pour espérer me convaincre d'y faire un voyage. Je n'ai pas ouvert l'enveloppe, toute juste arrivée, qui contient les tirages photos de cet ultime escapade italienne. Peur de l'anachronisme.

Pas le temps de lire, d'acheter des livres ; pas non plus celui d'écrire. C'était pas folichon, ça ne va pas l'être beaucoup plus.

dimanche 6 novembre 2011

L'aveuglement au désastre

On pourrait donner cette définition (je n'ai pas le livre d'Hyman Minsky définissant ce concept sous la main): conscience qu'une action qu'on s'apprête à mener ou qu'on a déjà commencée à entreprendre mais dont on peut encore changer le cours va nous mener au désastre mais qu'on s'obstine à entreprendre et à mener jusqu'au bout dans les conditions désastreuses initiales. 

Mais pourquoi donc s'obstiner dans un schéma mental qui ne peut aboutir à rien de bon ? Comme si, une fois que la funeste idée nous a traversé l'esprit, il était impossible de reprendre les commandes. Aucune réponse à mes propres interrogations.

Et alors que je me torturais sur mes (nombreux) aveuglements récents, je suis tombé sur un excellent article de la non moins excellente revue Books (je ne le dirais jamais assez) traitant de l'erreur humaine et de certains cas célèbres d'aveuglement au désastre (Alan Greenspan à la tête de la FED, le fiasco judiciaire d'Outreau, etc.). Mon attention a particulièrement été retenue par ce passage, qu'on peut élargir au-delà du simple cas amoureux:

"L'investissement existentiel est particulièrement profond dans le cas des croyances concernant ceux que nous aimons. Découvrir que l'autre est plus complexe qu'il n'apparaissait dans le rêve de l'idylle initiale -le simple fait qu'il ou elle ait ses propres opinions- nous rappelle douloureusement ce que nous apprend toute erreur: que, dans une certaine mesure, nous sommes seuls ; que nous avons du monde une vision qui ne peut être directement partagée ; que chaque être est plus ou moins "enfermé dans sa propre prison". La rancœur que fait naître en nous la prise de conscience que l'être aimé peut avoir une perception différente de la réalité est une forme de résistance au fait d'être laissés seuls avec trop peu de certitudes et tant d'émotions".

Ce qu'il y a de rassurant, nous dit l'article, c'est que l'erreur "est liée à des éléments positifs comme notre intelligence et notre imagination. Sans la capacité inductive qui nous entraîne au-delà des informations fournies par la seule observation, nous serions incapables de nous repérer dans le monde ; nous ne connaîtrions pas les surprises et les attentes déçues qu'exploite la comédie ; nous n'aurions pas cette soif de savoir et de comprendre, fondée sur la conscience de nos limites cognitives qui est à l'origine de l'art et de la théorisation qui sous-tend la science".


J'aurais bien besoin d'aller faire une petite séance d'introspection dans la salle des Pierre Soulages du Musée Fabre, moi... Un exercice que je pratique dès que possible tant ces œuvres m'engloutissent et soulagent toute tension intérieure.

samedi 29 octobre 2011

Lectures en décadence

Thomas Mann me porte la poisse. Le citer dans une copie de culture générale me vaut une correction injuste d'un professeur indigne qui corrige le titre exact que j'avais reporté "La Mort à Venise" par un vulgaire "Mort à Venise". Ah ! Mon sang n'a qu'un tour !

D'ailleurs, ce livre m'avait accablé d'ennui, dans ce style froid et objectif où ne se trouve rien de saillant, aucune fulgurance. Pas plus enthousiasmant qu'une recette de cuisine. Et, par acquis de conscience, je me suis risqué à dépenser 8€ dans "La Montagne Magique". Pouah ! Au bout de 150 pages, j'ai gentiment remisé le livre dans un carton en partance pour le grenier. Et je constate avec délectation que je ne suis pas le seul à être mortifié par tant d'ennui, en atteste cet avis assez drôle trouvé sur Goodreads:

"I started it in 1991 and read 100 pages every year until I finished the damn thing in 1998. This book was horrific. There was no point, no enjoyment, no anything save for a harrowing description, 900 pages in length, of some sad sack in a tuberculosis sanitarium. The only reason I even finished the book was that I refused to let it defeat me. I recommend it for masochists"

Comme le dit cette commentatrice, je déteste être tenu en échec par une lecture mais depuis la "Chartreuse de Parme" que je me suis astreint à lire jusqu'à la dernière ligne en dépit d'une terrible langueur, je ne perds plus mon temps à essayer de trouver du charme à un livre tenu comme génial par la commune renommée. 

Récemment, "Les Diaboliques" de Barbey d'Aurevilly, toujours encensées, de si géniales nouvelles, etc. Mais quelle déception ! Les idées de départ sont certes bonnes mais comme le soufflet retombe à chaque fois, comme à chaque page que l'on tourne, la déception va croissante... ! Et puis, sans prévenir, le narrateur s'en va aussi vite qu'il est venu. 

Alors, je n'ai pas renié mon plaisir lors de la lecture d'"Orgueil et Préjugés", de la délicieuse Jane Austen. Mon côté fleur bleue a été contenté plus que de raison ! J'ai réellement adoré, tant est si bien que j'ai acheté sur le champ la mythique adaptation télévisuelle de la BBC avec le merveilleux Colin Firth en Mr. Darcy (même si, aujourd'hui, il considère ce rôle comme le pire de sa carrière). Et je me suis régalé ! Une adaptation d'une totale fidélité, où on retrouve l'humour et la bonne humeur que procure le livre, en dépit des faux tourments qui accablent les personnages. Délectable !

mardi 25 octobre 2011

Délectations

"Un temps épouvantable"... Je repense toujours à cette scène du Jour le plus long où un officier allemand prédit que le débarquement des alliés se fera par "un temps épouvantable". Pour ma part, j'aime sortir de chez moi et être battu par le vent humide, marcher sur des feuilles mortes, témoins d'un automne qui arrive enfin et qui s'annonce d'une brièveté qui ne sera pas sans me laisser sur ma faim, puisque c'est ma saison préférée.

J'aime rentrer dans la nuit, après avoir, comme chaque année, joué les gardes-malade. Les rues étaient battues par les vents, le manteau par la pluie, par les feuilles qui viennent se coller à vous. Une petite atmosphère d’apocalypse que j'aime au plus haut point avec quelques ombres qui passent vite sous leurs parapluies, chacun courant chez soi pour retrouver le confort d'un lit bien chaud.

Car il n'est qu'une envie: celle de se glisser sous la couette avec un ou deux livres (je mène toujours plusieurs lectures de front), quelques tartines grillées à portée de main et quelque breuvage de l'honnête homme. J'entendais, avant hier soir, depuis ma couche, tous les jeunes gens tirant leurs valises dans la nuit d'une soirée déjà avancée. Le caractère estudiantin de la ville n'est jamais autant perceptible que le dimanche soir où ces bruits résonnent dans une ville toujours désertée en fin de weekend. 

J'étais encore sous l'emprise d'une des plus belles interprétations qui m'ait été donnée d'entendre du fameux nocturne n°13 de Chopin (je sais que nombre de mélomanes le tiennent comme le plus beau de la collection): celle de Yevgeny Sudbin, dans un disque à paraître cette semaine. Maniérée peut-être, car très travaillée, pensée et infiniment contrôlée mais intelligente et sensible.  Si le reste du programme m'avait autant séduit, je crois que j'aurais acheté le disque. 

Les jours précédents, j'avais profité d'un concert de J-G Queyras dans les concertos pour violoncelle de Vivaldi. Interprétation passionnée, accompagnée du feu de l'Akademie fur Alte Musik de Berlin. Un beau jeune homme de quarante ans talentueux et qui a l'air confusément gentil... Il fait partie de ces artistes qui ne me déçoivent pas (ceux qui ne sont pas à la hauteur forment une liste très très longue): je me souviens de ce concert à Prague où la rigueur de l'hiver n'avait pas atteint l'ardeur incandescente qu'il avait instillée dans le concerto de Dvorak.

jeudi 20 octobre 2011

Banques & coiffeurs: vilaines humeurs

Morbleu ! Je hais ma banque (mais ça doit être pareil avec beaucoup). Des incapables finis qui perdent toujours les fichus papiers qu'ils vous demandent. Toujours à envoyer chéquiers et cartes bancaires aux mauvaises adresses (non, pas celle qui figure sur les chèques, une autre, celle qu'ils ont dans leurs fichiers informatiques depuis la nuit des temps et qu'ils s'obstinent à conserver). Et moi, avec mon appel surtaxé, qui trouve encore le moyen de leur souhaiter une bonne fin de journée. 

Parce que c'est mon truc le "je vous souhaite une bonne fin de journée". De la part d'un "jeune", ça surprend toujours. La fois dernière encore, chez Monoprix. La vieille caissière aigrie, qui range très lentement tous les articles et qui vous maudit quand vous lui tendez un billet qui oblige à rendre un peu de monnaie. Un petit "jevoussouhaiteunebonnefindejournée" et elle lève la tête, vous sourit et vous dit merci, avec reconnaissance. Depuis que j'ai remarqué ce phénomène, fréquent, c'est la joie qui m'étreint quand je sens la gratitude de la caissière devant la peine que j'ai prise à formuler une phrase plus longue que "merci, au-revoir" (et encore, bien des clients restent muets en partant).

En y pensant, il y aussi les facteurs que je hais. Plutôt les feignasses qui ne font pas leur travail et qui balancent des avis d'absence sous la porte d'entrée de l'immeuble (même pas dans la boîte aux lettres du hall !) alors que votre sonnette marche, que vous êtes chez vous, ou que votre boîte aux lettres est assez grande pour contenir le colis. 

Je hais les coiffeurs aussi, d'habitude. Je regrette le temps (pas si lointain du tout) où on me demandait si le bac était pour cette année: "Oh oui, je suis bac + 4 !" (+ 6 aujourd'hui, comme le temps passe !). Et alors hier, une nuée nouvelle de jeunes folles qui attendait le chaland. Et bien avec ma tête d'outre-tombe, j'ai encore trouvé le moyen d'en exciter un. Massage du cuir chevelu sur massage, oui ma grande tes mains sont attentionnées et douces. Entre deux allusions entendues et quelques perches téléphonées, il a quand même trouvé le moyen de qualifier mon style vestimentaire de "sévère". Mais au moins, sa conversation aimable m'a amusé. D'habitude donc, je reste 20 min à tout casser (soit 1 euro de la minute). En sortant, en regardant ma montre, j'étais resté entre les doigts affutés de ce grand jeune homme 40 minutes.

Ensuite, je suis rentré me coucher. Complètement patraque. Après une mauvaise série, j'ai enchainé la lecture de deux romans excellents. Pas le même genre mais très bons tous les deux. HhHH de Laurent Binet m'a rappelé Prague, sous un angle historique intéressant, avec en toile de fond cette trahison impardonnable des accords de Munich (un de mes sujets fétiches d'histoire). Puis, je ne l'avais encore jamais lu, le Portrait de Dorian Gray. Cynique, méchant ; de la superficialité, des sous-entendus, toutes les mesquineries humaines rassemblées. Un pur délice et un charmant parfum de scandale. J'aimerais bien lire la version non censurée qui vient de reparaître pour la première fois au printemps dernier, me semble-t-il !

jeudi 13 octobre 2011

Effarements matinaux (journalisme & musique)

Quand j'entends un journaliste se plaindre du niveau technique des questions d'économie (là, un fou rire point en moi) abordées par le duel socialiste de la veille, déjà ma journée commence mal. Mon mépris, toujours latent pour cette profession de journalistes politiques (les reporters de guerre font quand même un autre travail !), me prend au ventre dès le matin. Et je me dis que l'économie, plus que les mathématiques, devrait être enseignée au collège et lycée nuit et jour. C'est la matière principale qui permet de former des citoyens et les rendre capables de comprendre réellement les enjeux politiques qui se posent à tout moment. Sinon, on en arrive au bouclier fiscal ou, tout aussi stupide, à augmenter le SMIC (aparté: comment les socialistes peuvent-ils encore en être à proposer une mesure dont toutes les études sérieuses depuis 20 ans ont démontré qu'elle n'avait qu'une seule conséquence dans le cas français: l'augmentation du chômage... ?!). 

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Sans transition, je suis quand même effaré par ce que la technique peut accomplir comme prodiges dans le domaine musical. J'ai un gros faible de midinette pour les voix de contre-ténor (ah, ces beaux jeunes hommes aux voix cristallines et aux affects sur-expressifs !) mais je reste gêné aux entournures par l'artifice qu'elles constituent. 

Prenons Andreas Scholl: clairement, en concert, c'est une casserole inaudible depuis quelques années. Sa voix n'a plus aucune puissance (si tant est qu'elle en ait jamais eue), ses graves se vautrent dans la vulgarité et ses aigus sont comme la grisaille parisienne. Et pourtant, je ne peux pas m'empêcher d'écouter en boucle un de ses derniers disques consacré à Purcell, que j'ai d'ailleurs acheté, comme tous mes disques (mon côté collectionneur).

Pour avoir visionné différentes vidéos de plusieurs concerts avec le même programme que le disque, je sais que la réussite de cet objet discographique doit tout au preneur de son et au montage. D'ailleurs, je vois que ce petit programme a été enregistré sur... une semaine ! Durée proprement hallucinante pour quelques airs qui ne dépassent jamais 3 minutes et qui ne sont d'aucune difficulté. 

Decca a les moyens d'investir et de peaufiner... Je suis bien content parce qu'il y a quelques perles mais parfois je me dis que j'écoute une supercherie qui n'existe pas dans la vraie vie. Pour d'autres chanteurs, les choses sont moins tranchées: Jaroussky a une puissance acceptable et une bonne technique. Carlos Mena n'a aucune puissance mais le disque ne masque pas certains défauts et le vieillissement de la voix. D'autres sont plus puissants (Bejun Metha) mais je ne supporte pas leur timbre.

Tout ça pour des voix qui n'ont jamais eu cours à l'ère baroque, pur produit du XXIe siècle...

jeudi 6 octobre 2011

Les pleurs de la voisine

Cette nuit, j'ai entendu ma voisine pleurer dans la solitude de son petit appartement. Elle vient de s'installer dans l'immeuble, peut-être dans la ville, depuis seulement quelques jours. Le palier, très étroit, n'isole pas très bien l'intimité de chacun quand la nuit est calme et que le silence résonne dans la cage d'escalier.

Au début, j'ai cru que je prenais des reniflements pour des pleurs mais c'étaient bien des larmes qui coulaient derrière la porte. Je suis resté bête dans ma propre insomnie et mon impuissance a été soulagée quand je l'ai entendu parler, certainement au téléphone. Elle avait réussi à trouver un interlocuteur dans la nuit pour éponger sa tristesse et ses angoisses.

Je crois beaucoup aux proverbes et certains dictent plus que de raison ma conduite. Ceux qui concernent la nuit me semblent recéler une immense part de vérité: si la nuit porte conseil (combien ai-je eu d'illuminations dans la nuit au sujet de problèmes apparemment insolubles ?!), elle pousse aussi à voir tout en noir. Il est si facile de se laisser emprisonner dans un début d'angoisse qui n'attend que le noir et le face à face nocturne pour revêtir des proportions irraisonnées.

Ça m'a fait repenser à mon installation en République Tchèque, en cité U en chambre partagée: je n'avais pas fière allure. Si là je n'en menais pas large, quelques années auparavant, j'étais accablé par ce qui m'apparaît aujourd'hui comme de pseudos questions existentielles. Et quand c'est trop de bonheur, comme dirait l'autre, on se prend parfois à imaginer combien cette construction patiemment assemblée pourrait se dérober vite. L'équilibre actuel, qui n'est pas celui que j'avais rêvé ni imaginé, me rend sainement heureux mais est appelé à disparaître d'ici un an. Avant cette échéance, je travaille d’arrache-pied à poser les fondations d'une autre structure que j'espère la plus belle possible.

 
J'écoutais souvent cette musique la nuit, en cas d'insomnie inquiétante. Sara Mingardo dans le Dixit Dominus de Vivaldi

vendredi 30 septembre 2011

Les mystères de Naples

Tiens, Dominique Fernandez vient faire une conférence-dédicace sur Naples dans ma bourgade. Programme alléchant vite planifié dans mon agenda. Je me figurais assez bien la scène et la soirée avant d'y assister. Elle s'est déroulée telle que je l'imaginais.

Dans ce genre de rencontre littéraire, vous arrivez et vous ne trouvez que des têtes blanches. Au-dessous de quarante ans, c'était facile, il n'y avait que moi dans la librairie. Les mamies qui s’écharpent pour prendre la dernière chaise, les coups d’œil vers l'arrière salle avec sourire intégré "ah, les malheureux, ils sont arrivés trop tard et sont debout, z'avez qu'à être prévoyants comme nous", etc. 

L'âge n'atteint pas l'écrivain qui saute avec gourmandise d'un sujet à un autre. Un regard un peu trop subjectif sur Naples, parée pour l'occasion de tous les atours, seule capitale de l'Italie, à côté d'une Rome qualifiée de "bled" et de Milan "village paumé".

On étouffe et pendant que je me liquéfie et que mes jambes flagellent, l'auteur, avec son ami Ferrante Ferranti, évoque avec enchantement la ville, sa sexualité diffuse, la mer, les musées encore sans touristes, les ruelles sans soleil, les églises flamboyantes et les glaces ! Des petits trucs pour les touristes, les bonnes adresses d'appartement à louer, les lieux insolites à visiter. La nostalgie des castrats aussi.

Après le monologue, séance de questions-réponses. Quelques questions tournées de façon à ce qu'elles ne soient compréhensibles que par les initiés, on se croirait aux conférences des festivals de musique peuplés d'épigones de Boulez. Un papi qui monopolise le micro pour parler d'un obscur opuscule d'un non moins énigmatique écrivaillon napolitain. Des mamies qui veulent apporter des précisions et gronder le grand maître de ne pas avoir cité tel ou tel auteur.

Pas plus, la séance prend fin, les gens se lèvent, il est tard, la dinde est dans le four, le dentier attend son verre d'eau. Petite queue pour les dédicaces. Comme tous les jours où presque, la vieille bourgeoise locale bouscule son monde, passe devant, se croit reine. Je suis jeune: on ne me dit jamais merci quand je laisse passer les gens et il est ici bien naturel de me doubler dans la file.

Quand je tends mon livre, je suis aussi ému qu'un premier communiant, je balbutie quelques mots sur mon peu d'attrait pour Stendhal à qui Fernandez dédie son prochain "Dictionnaire amoureux" (à paraître en 2013). Non, je ne suis pas étudiant en lettres, présence incongrue. Mon petit nom et puis en guise d'adieu: "vous savez, Stendhal regrettait la disparition des castrats". Je lis la dédicace en rentrant.

lundi 26 septembre 2011

Pour quoi faire ?

Un étrange mois de septembre où le soleil et la chaleur n'en finissent pas de mourir. C'est ainsi qu'on croise encore des gens qui semblent éternellement revenir de la plage à toute heure du jour. D'autres, quand ils me voient avec de gros et pesants colis A. sous le bras s'imaginent, ce que j'en déduis de leur regard, que je m'apprête à installer la dernière console à la mode chez moi. Les abords du point de retrait postal étant mal famés, je me plais à imaginer le désarroi qui saisirait des jeunes m'arrachant le carton à l'arrachée. En fait de console, ce sont des pavés d'économie ou de droit que je transporte. Rien de riant.

Pas riante non plus "La guerre est déclarée". Comme cela a été dit partout: un beau film, avec le jeu toujours théâtralisé de Jérémie Elkaïm dont j'aime surtout la façon bien à lui qu'il a de bouger son corps, de rendre élégants et ductiles ses membres. Le film s'éternise un peu dans le dernier tiers ; un manque de Vivaldi peut-être. 


Le fameux Musée Granet de ma non moins riante bourgade dévoile au public depuis quelques semaines la belle collection d'art moderne établie par Jean Planque. L'affluence de ce dimanche (je reste toujours ébahi devant la force de frappe marketing de ce musée) gâchait un peu le plaisir mais j'ai trouvé au milieu de quelques œuvres rébarbatives, un joli Nicolas de Staël (malgré un cadre inadapté) et trois beaux Sam Francis. Peintre que j'ai découvert au musée de Grenoble et que je trouve passionnant. Les quelques Dubuffet réunis ne manquent pas non plus d'intérêt.

Riante, la soirée politique d'hier soir. La chambre Haute retrouve sa légitimité, sans affoler la marche de nos institutions. Après tout, elle n'est que la "raison de la République" (Boissy d'Anglas) et la fidèle représentation de notre France rurale (40% des communes européennes se situent dans notre beau pays !). Un peu horripilé par les commentaires parlant de retraite dorée, de gouffre financier, d'assemblée inutile, etc. Le rôle de cette vénérable institution est discret, subtil, à contre-courant parfois, sagement rétrograde souvent. Il ne faut pas méjuger le travail de l'ombre de tous les fonctionnaires parlementaires qui font de leur mieux pour améliorer la qualité de la loi.

Et puis cette longue sentence qui transcende les genres si on se donne de la peine de la masculiniser:
"Eh bien! mon vieux, il se passe en moi ceci de bizarre, c'est que, depuis que je la connais, je n'ai plus de désirs du tout. Moi qui, dans le temps, tu t'en souviens, m’enflammais à la fois pour vingt femmes que je rencontrais dans la rue (et c'est même ce qui me retenait d'en choisir aucune), à présent je crois que je ne puis plus être sensible, jamais plus à une autre forme de beauté que la sienne ; que je ne pourrai jamais aimer d'autre front que le sien, que ses lèvres, que son regard."

André Gide, Les faux-monnayeurs, 1925

samedi 17 septembre 2011

La protubérance italienne

De petite église en place (Navone), de Largo Argentina à Saint-Louis des Français, du Palais Farnèse à Santa Maria in Aracoeli, de longues promenades sous une chaleur accablante. Le Gesu, toujours.


Un monde fou, un autre jour, pour visiter les musées du Vatican. La magnifique galerie des cartes géographiques, le mercantilisme catholique et les échoppes partout dans le musée, les chambres de Raphaël que les touristes oublient de regarder, la chapelle Sixtine où sans être masqué, je fais mon justicier et réprimande les touristes qui photographient autant qu'ils le peuvent avec des crépitements de flash.

La traditionnelle balade en Bici Pincio dans le parc Borghese. C'est à celui qui conduira le moins bien et le plus dangereusement. Finalement, c'est sous la mauvaise influence des garçons que la conductrice fera taper la caisse de ce vélo à quatre roues et quatre places sur une protubérance terreuse. C'est aussi sur leur instigation qu'elle prendra des chemins très hasardeux. Et puis, comble de notre petite folie passagère, le véhicule finit par se retrouver sans conducteur et file droit sur un arbre. Ce sont les passagers arrières qui attrapent le volant pour l'un, le frein pour l'autre. Et on a ri, beaucoup ri, tellement ri ! Merveille d'une enfance qui ne nous a pas quittés.

Les restaurants fermés, les pas bons, les très bons ; les glaciers aimables, les méchants, la glace à la figue, au café, au riz au lait. La chantilly, aussi. 

Les photos romantiques, les amoureux, deux couples, trois garçons, une fille. Les petits gestes ou les gros bisous. Les regards qui en disent beaucoup et les mots qui n'osent pas, nous sommes accaparés par Rome que l'on contemple depuis le Janicule. L'inquiétude: combien d'années avant de la revoir ?


Et partir, en s'arrêtant à Pise. Les bords du fleuve sont jolis, les petites rues charmantes, une belle place et puis le sac à touristes, la mal nommée place des miracles. La basilique décevante, la tour si peu impressionnante. Oui, elle penche mais tout est pénible. Peut-être au lever du jour, sans personne, l'endroit est intéressant mais là on se contente de regarder cette excroissance maladroite, sans émotion. Rome...


lundi 12 septembre 2011

Souvenirs italiens: de Sienne à Rome

Le départ fut très matinal: beaucoup de route à faire dans une charmante Fiat Panda, sur fond de chansons françaises et italiennes. A la sortie de Gènes et de ses tortueuses autoroutes, premier repas, en plein cagnard sur une vilaine aire, de notre presque famille.

Lors de l'arrivée à Sienne, de demi-tour en sens interdit, on a fini par trouver la Casa Alfredo, couche d'une nuit. Au crépuscule, notre première exploration nous mène vers les lieux emblématiques de la ville: piazza del Campo et Duomo. C'est l'occasion de saisir les couleurs chaudes de la ville.


On finit par débusquer un bon restaurant où la qualité et la finesse des mets (somptueux cannelloni)  priment sur la quantité. Le lendemain, on évite le centre et ce sont les églises de la périphérie et les ruelles pentues que nous arpentons. On finit par visiter le Duomo, splendide ; l'église elle-même et le baptistère sont les moments les plus marquants de la visite.


On mange joyeusement sur un banc en profitant de la vue sur la plaine près des remparts puis nous reprenons la route en direction de la capitale. Nous nous perdons un peu dans Rome avant de trouver le moyen d’accéder à l'avenue où se situe l'appartement que nous louons. En jeunes gens bien organisés, nous nous installons et dévalisons le Spar tout près pour nourrir notre petite cellule amicale toute la semaine.

Après le repas, à 10 minutes à pieds de notre chez nous temporaire, la place Saint Pierre et le Vatican. La première glace. Et le château Saint-Ange, qui n'est jamais aussi beau que de nuit ! Les 6 jours romains au programme suffiront à rétablir nos petits rituels et nos habitudes de voyageurs avertis.



vendredi 9 septembre 2011

Retour à la source

Blog d'expatrié, puis récits de voyages et anecdotes quotidiennes, je me devais de retourner à la source même de mes petites notules: Prague. Ce voyage se déroulait presque deux ans jour pour jour après mon arrivée. Même temps radieux à l'arrivée à l'aéroport ; je me suis revu deux ans auparavant avec ma grosse valise, mes premiers billets tchèques, mon premier trajet en bus...

Ce séjour a essentiellement consisté pour moi à revenir sur les traces d'une vie paisible et privilégiée. J'ai retrouvé des endroits que j'affectionnais beaucoup, j'en ai découvert d'autres (encore !) et j'ai retrouvé les codes des plaisirs simples.


J'appréhendais ce séjour: peur d'être déçu, d'avoir idéalisé la ville. Au contraire, j'ai tout trouvé plus beau que dans mes souvenirs. Pas mal de changements en deux ans: nouveaux tramways, arrêts modernisés (électroniques avec temps d'attente), des bâtiments refaits avec des peintures flamboyantes, des travaux totalement achevés, d'autres en cours...

J'ai retrouvé mes SDF squatteurs de trams, mes hommes en bleu de travail et à l'odeur corporelle prégnante, l'amabilité très discrète des tchèques, le goulasch, le fromage pané, les cafés viennois, la Pilsner. Beaucoup plus de dégradations urbaines aussi (les tags !), de restaurants branchouilles, de prix en hausse...

Et les touristes ! Massés sur le pont Charles, la place de la vieille ville ou la place Venceslas, serrés en groupe qui marche au pas de course, avec caméra greffée dans la main. A l'aéroport, on en entend certains se féliciter de ramener comme souvenir... de la vodka au cannabis !

samedi 20 août 2011

Chez moi, c'est beau aussi

Soleil de plomb sur le Languedoc qui n'a pas suffit à nous dissuader de vadrouiller à travers les vignes héraultaises. Onze heures ne sonnent pas encore quand nous pénétrons dans l'abbaye de Valmagne, une cistercienne à la pierre chaude et rassurante. Malgré la qualité des informations délivrées par la guide et son incroyable sympathie, je ne peux pas m'empêcher de vite quitter le groupe de visiteurs pour fureter à ma guise.

L'abbatiale, reconvertie en cave viticole, en son état originel devait être splendide. On ne peut qu'imaginer cette splendeur passée, en attendant un hypothétique généreux mécène qui financerait de grands travaux de restauration. Le cloître, roman, étonne par sa chaleur et son romantisme. Cette petite fontaine est un vrai petit havre de paix céleste:


L'abbaye fait aussi auberge et c'est de façon improvisée qu'on décide d'y manger. La cuisine est exclusivement issue des potagers attenants. Grâce à un convive avisé en fleurs et légumes, on découvre et apprécie plein de saveurs en connaissant leurs petits noms poétiques. Cuisine légère, "du soleil", simple et bonne. Une excellente surprise dans un endroit hors du commun.

On poursuit notre chemin vers Pézenas, assez peu sur les traces de Jean-Baptiste Poquelin, surtout pas à la recherche des fameux petits pâtés que je trouve, personnellement, immangeables. Le cœur historique ne manque pas de cachet et on s'attarde au café, chacun profitant de la vue que lui offre sa place.

Enfin, c'est au château de Cassan que l'on finit l'après-midi. Bâtisse sublime, parfaite: classique, élégante, assez simple, perdue dans les vignes, avec un jardin potentiellement superbe. L'ensemble est cruellement en mauvais état: bâtiments presque en ruines, jardins à l'abandon. Mais que c'est beau sous cette lumière !


L'endroit appartenait, jadis, à des moines et c'est Vivaldi (son Nisi Dominus) qui nous berce dans l'église. Très bel endroit, plein de poésie, de secrets et d'Histoire.

jeudi 18 août 2011

Un peu trop vite

Du Luxembourg à l'Opéra, de Palais Royal à Montmartre, quelques grands classiques parisiens entrecoupés d'une journée à Fontainebleau. Le château et son escalier, ses jardins, ses appartements grandiloquents, surchargés, presque hostiles, sans poésie. Puis Moret-sur-Loing, son romantisme d’Épinal. A l'aller comme au retour, dans la voiture, la chaleur se fait accablante mais pas tant que le mauvais jazz qu'égrène la radio que s'acharne à écouter le conducteur...


Et puis, au milieu de tout ça, on a rejoué l'Italie. Difficile d'en revenir tout à fait ; l'envie irrésistible d'y retourner au plus vite... Avant de converger la semaine prochaine entre amis vers Sienne puis Rome, il était déjà temps de se remémorer l'épisode vénitien du début d'été. Alors, entre deux Limoncello, trois photos de voyage, on a voulu voir l'Italie brûlante de Visconti, la Sicile du Guépard. 3 heures d'une photographie superbe ; ce film est une marche lente et majestueuse où plus que Delon et Cardinale (sauvage !) on admire Burt Lancaster, tout de noblesse et de charme. L'étirement de certaines scènes épuise parfois mais l'apothéose finale ravit.

Plus tard, la comparaison est, hélas, terrible pour "Impardonnables", le nouveau film d'André Téchiné. Une daube sans nom où le grotesque dispute à l'invraisemblance la palme de la bêtise. L'insondable vacuité des dialogues, les clichés scénaristiques et le manque d'intelligence de la mise-en-scène et du montage achèvent d'exaspérer le spectateur le plus bienveillant. Seule Carole Bouquet, lumineuse, intéresse et convainc. Téchiné rate son rendez-vous avec Venise: un gâchis... impardonnable !

Dans le train du retour, une chanson de Julien Clerc trotte dans la tête alors que les paysages s'enfoncent dans la nuit. Par la suite, au moment de monter dans un taxi, c'est sur ce même immortel, indéfiniment jeune, qu'on tombe; mais le chauffeur change de station et on supporte les pérégrinations de la bourse. Heureusement, ce n'est pas encore la rentrée et les derniers voyages prévus à l'arrachée vont me tenir éloigné de ces turpitudes.

mardi 9 août 2011

A l'ouest

Vous étiez à nouveau à Orange, dans ce merveilleux théâtre antique. L'excellence de l'acoustique vous a surpris: les voix de Patrizia Ciofi, de Vittorio Grigolo et du vétéran Leo Nucci sublimaient Rigoletto. Ambiance électrique avec public populaire d'un côté, élitiste de l'autre. Et les artistes qui chantent trois fois le fameux "Vendetta"! L'absence de surtitrage a un peu manqué et la compréhension des subtilités de l'ouvrage a parfois fait défaut mais la soirée était mémorable.

Puis, tu as vogué vers tes aventures solitaires en laissant l'Autre sur le quai de la gare d'Avignon qui a déjà vu tant d'au-revoir et tant de baisers furtifs, toujours surpris par quelqu'un. Le lendemain, en voiture, tu as fait étape à Albi. La ville est belle, la cathédrale ne manque pas de prestance et l'intérieur est superbe.


Ce que tu as préféré, ce sont les berges du Tarn. Tu les parcours longuement, tu te promènes encore en ville et tu y reviens pour manger au bord de l'eau. La solitude de ce repas ne te pèse pas, le clapotis de l'eau pallie l'absence de conversation. Ton imagination s'enflamme à propos de cette vieille bâtisse au loin, effondrée et abandonnée. Le sentier que tu suivais pour percer son mystère est obstrué ; une affichette explique qu'il est trop dangereux d'aller plus loin, la berge menaçant de s'effondrer.

Avant de repartir, tu profites du soleil à la terrasse d'un café. Le serveur te donne du "monsieur" et tu n'aimes pas trop ça. Tu espères jouir du "jeune homme" le plus longtemps possible, même quand c'est dit avec condescendance. Tu regardes plus jeune que toi jouer avec les jets d'eau, avec des ballons de foot aussi. C'est sur cette note enfantine que tu te remets en marche vers la seconde étape de ta journée. Et c'est à Moissac que la route te mène.


Le cloître est justement proportionné, le cèdre majestueux. Tu aimerais laisser vagabonder ton esprit mais tu t'étonnes de voir ces gens, plus ou moins jeunes, grimper sur les murets, manger leur quatre-heures sans respect pour la sérénité et la spiritualité du lieu. Tu fais un peu mystique, seul à marcher à pas feutrés. Tu resteras un moment dans l'église, profitant de la fraîcheur de l'endroit. Manger une glace face au portail ne te dit rien.

C'est à Agen que tu passes la nuit. L'hôtel n'est pas grand luxe mais le personnel est d'une rare sympathie. Tu prends plaisir à regarder la télévision jusque tard dans la nuit. En allant prendre ton petit-déjeuner, tu croises la femme de ménage et sa jeunesse te fait passer pour un privilégié ; tu lui pardonnes le cheveu oublié dans le lavabo à ton arrivée.

Sous une pluie battante, tu conduis sereinement jusqu'à Bordeaux. Tu traverses le pont de pierre et c'est une vieille amie que tu retrouves, désormais mariée. La maisonnée est charmante, le piano trône au milieu du salon. Les murs sont constellés d'annonciations italiennes découvertes et aimées à Florence. Tu redécouvres le jardin botanique, le quartier Saint-Michel, tu furètes avec bonheur chez Mollat et tu goûtes avec délectation la cuisine libanaise qu'on t'offre le soir.

Le lendemain, tu te promènes encore sur les quais, la place de la bourse, du parlement, rue Sainte Catherine. Vous êtes à nouveau surpris par la pluie alors que vous êtes au jardin public. Mais au salon de thé, le breuvage tient chaud, encore plus quand l'indiscrétion des voisins de table surprend des paroles maladroites et vous fait rougir. On te prive de pâtisserie pour mieux courir au musée profiter longuement, très longuement, d'une exposition sur Poussin. L'apéritif du soir te verra plus en verve. Verve dont Mozart fera les frais même si, au fond, tu l'aimes bien.


La nuit passée, il est déjà l'heure de repartir vers d'autres contrées, au fin fond du Périgord. Tu es cordialement invité à séjourner dans un château ayant autrefois appartenu à la famille Bonaparte. Oh, tu ne loges que dans le grenier aménagé mais l'endroit est du meilleur goût. Les pérégrinations de l'après-midi t'amènent aux splendides jardins de Marqueyssac, au château de Castelnaud, à Domme... Tu prends ton petit-déjeuner en compagnie du Comte propriétaire de l'endroit, un dangereux gauchiste qui se rêve empereur et voudrait bien mettre au chômage tous les fonctionnaires.


Cette dernière journée est longue et comporte beaucoup de route. Tu fais une seule escale à Figeac. L'orage menace, il fait un peu froid. Tu suis tout de même l'astucieux parcours fléché dans la ville. Tous ces charmants villages sont agréables mais ne te procurent pas des transports d'émotion. Tu songes à reprendre vite la route mais en rentrant par acquis de conscience dans l'église de la ville, tu découvres un intérieur sobre et raffiné. Tu aimes l'architecture de l'endroit et l'atmosphère qui s'en dégage. Tu t'attardes et tu te réjouis de conclure ton séjour sur cette visite.

vendredi 29 juillet 2011

L'oeil scrute, l'oreille devine

Il y a cet enfant, à l'aéroport de Munich, alors que le temps est pluvieux, devant la machine à café. Devant chaque porte d'embarquement, distributeurs automatiques de boissons sponsorisés par Lufthansa, en libre service. Ce petit garçon hésite, boirait bien quelque chose, semble réfléchir. Puis se retourne vers sa mère et dit "mais... ce n'est pas casher ! On ne peut pas, il faut pas." Moi, j'ouvre des yeux ronds pendant que sa mère lève les yeux au ciel et prend 5 minutes pour le rassurer et lui expliquer que si, il a le doit de prendre un chocolat à la machine. Que Dieu ne lui en voudra pas.

Il y a aussi cet autre garçon, 10 ans peut-être, au Chaos de Montpellier-le-Vieux, que j'entends dire au loin "eh ouais, c'est pas un truc de pédé, cette balade". Plus tard, pour voir une dolomite rigolote, il faut s'écarter un peu du chemin et escalader quelques cailloux. Sa mère et sa grand-mère hésitent, ont un peu la flemme. L'enfant s'exclame "ah les femmes, c'est bon à rien ! Vous êtes des grosses feignasses ! Ah, les femelles, les nulles !". Manifestement, le petit macho fait sa loi et ces dames sont béates d'admiration. Je ne sais pas ce qu'il va donner dans quelques années mais j'ai déjà peur du résultat...

* * *

A Berlin, ce blondinet a le malheur de passer sous mes yeux et devant mon appareil photo. Le shorty noir sous le short blanc transparent, c'est fatal. Une émotion de la journée qui méritait d'être immortalisée !


A Berlin toujours, ce touriste qui détonne dans le paysage tiré au cordeau des jardins du Charlottenburg. Entre ces deux statues, je l'ai trouvé merveilleux. Béret, lunettes, gants, foulard, tout est parfait !

jeudi 28 juillet 2011

De Berlin à Postdam: de l'ombre à la lumière

Comme le dit le sociologue Jean Viard, en voyage, on se contente souvent de vérifier. Avant de se rendre à l'étranger, on s'est construit une image mentale du lieu qu'on visite: on ne le découvre pas puisqu'on en est déjà envahi de photos et de descriptions. On se contente donc de constater que tout est bien là où c'est censé se trouver, que tout ressemble à ce qu'on en a précédemment vu. Aussi, les périples manquent parfois d'éblouissement et sont-ils souvent marquants non pas à cause du monument phare de la ville mais d'une placette jamais évoquée, peut-être minable, mais tellement touchante sur l'instant.

Dans mon cas, deux exceptions majeures. Allemandes toutes les deux. D'abord, et j'en parlais ici même en janvier 2010, la Frauenkirche de Dresde. Un rêve d'adolescent, le mythe de cette magnifique église protestante détruite, reconstruite, tant de fois peinte par Canaletto et reproduite sur des pochettes de disques. Je garde un magnifique souvenir de cette journée. Ensuite, le Schloss Sans-Souci de Postdam. Ou plutôt un élément spécifique de ce petit château: ses gloriettes. Deux pergolas mythiques pour moi ; en fait, ce sont les soleils qui les ornent qui ont toute une histoire dans mon imaginaire.

Je crois que c'est ce que j'attendais le plus lors de ce voyage à Berlin. Mon organisation tyrannique, avec lever à 6h, nous a conduit à être bien avant l'ouverture du château à Sans-Souci, sans touristes. Seul pour admirer mes gloriettes. Le voyage berlinois aurait pu s'arrêter là, j'aurais été satisfait: j'avais vu mes gloriettes, leurs soleils: j'étais enfin sûr qu'une telle beauté simple et puissamment évocatrice existait réellement. Ces soleils qui resplendissent à la lumière qui sont autant de portes vers l'aventure, l'étranger, le passé, la puissance, la gloire et la musique existent véritablement. Ce ne sont donc pas seulement des pochettes de disques:


J'en ai pris des dizaines de photos. A chaque prise, je les trouvais plus belles encore. Celui qui m'accompagnait se demandait vraiment ce que je pouvais bien leur trouver de si particulier. Comme le groupe d'amis, moqueur, devant mon éblouissement à Dresde. Une photo parmi d'autres donc:


Pour le reste, la visite a été très agréable. Le temps était beau sans être chaud, le parc est immense mais le parcours, quand on sait s'organiser, alterne judicieusement entre jardins, appartements luxueux, jardin botanique, belvédère... En fait, outre le palais de Sans-Souci, il existe un autre palais, beaucoup plus grand, plus massif et beaucoup moins propice aux rêveries. On parcourt également une galerie d'art, sorte de galerie des glaces où les glaces ont été remplacées par des centaines de tableaux baroques, dont un Caravage puissant de vérité. La majesté du lieu, le marbre à profusion m'ont fait rêver. Frédéric II a déjà fait construire ce que j'aurais adoré accomplir.

L'Orangerie a depuis longtemps était détournée de sa fonction initiale, reconvertie en appartements pour les invités royaux. L'église, coincée au fond du parc, copie d'une église romaine est plus bucolique que d'essence méditative. Un couple de mariés, en séance photos, attire notre attention, le décalage entre la beauté simple du marié et le surpoids de la mariée, blonde vulgaire.


Des souvenirs resteront, les deux Magnum mangés goulûment sous les fenêtres du Nouveau Palais, la salle de musique royale où jouer de la flûte, suivant l'exemple des siècles passés, aurait été un divin plaisir, les photos d'amoureux prises dans les jardins, la vision brûlante et solitaire des pergolas au petit matin.

jeudi 21 juillet 2011

Venise, entre art moderne et art culinaire

Avant l'escapade à Padoue ci-dessous narrée, j'étais confortablement accueilli dans un chouette appartement à deux pas du Rialto. Ces quelques jours ont été mis à profit pour se promener au gré des envies, pour visiter quelques musées souvent oubliés des touristes, pour tâcher, le plus possible, de vivre à la vénitienne.

Après les péripéties de mon voyage en avion (je vais vous faire la promo de Lufthansa dans le texte, dans un prochain billet), ça commence par un petit vino bianco della casa avec deux-trois amuses-gueule couleur locale. Pas un touriste dans cette taverne, du vénitien, du vrai. A quelques encablures, un repas tendance gastronomique avec service souriant et compétent. On s'y croirait si une puante parisienne ne venait étaler sa modeste science du voyage à une table voisine. S'ensuit, sur le bord du grand canal, une grappa, alcool fort indiqué pour la digestion... Service chaloupé d'un vénitien à petite moustache, d'une sensualité virile.

Les deux jours suivants s'égrènent suivant le rythme que mon hôte a établi dans les jours précédant mon arrivée. Cappuccino sur les coups de 10 heures, balade sur les zattere ou les fundamenta, copieux repas de midi, visite d'un musée, balade, spritz du soir (ou un délicieux vin à la fraise), repas copieux du soir, limoncello au bord du grand canal...

J'ai remédié à quelques oublis de mon voyage de l'année passée. En avril 2010, j'avais quitté Venise en regrettant de ne pas avoir visité le musée d'art moderne. L'oubli était mineur en réalité: si leur communication est uniquement basée sur le Klimt de la collection, c'est bien parce que c'est l’œuvre majeure et la seule qui mérite le détour. Le temps imparti ne m'avait pas non plus permis de visiter les deux pôles de la Fondation Pinault. La pointe de la douane qui en abrite une partie est un beau et grand lieu, rendu à sa sobriété. Les œuvres exposées interpellent parfois, touchent rarement. En revanche, celles du Palazzo Grassi fascinent souvent, interrogent parfois. De belles découvertes, des images qui font leur chemin dans notre esprit, bien après la visite.

Un soir, concert baroque dans l'église San Vidal du Campo San Margherita. Je n'aurais pas parié une seconde sur ce type de concert, qu'on pense forcément attrape-touristes. Corelli/Vivaldi/Tartini sont au programme, pas du tout dans leurs œuvres les plus connues. Les interprètes, sur instruments modernes, sauf le violoncelliste, jouent ça parfaitement et presque totalement en style (les allegros manquent parfois de rebond et le clavecin est inexistant). Aucun amateurisme et parfois des vrais moments de grâce (les adagios notamment !). Malgré le prix élevé et la durée réduite, la soirée valait le détour. Je salue notamment l'énergie et le travail de Davide Amadio, violoncelliste incroyable de naturel et de spontanéité. La vidéo ci-dessous lui rend assez peu justice mais montre ce qu'il peut donner quand il est en forme !



Pour couronner cette soirée, et cette fastueuse journée, beau repas sur le campo du même nom. Une vieille dame française se fait distraire l'espace d'un repas par une femme d'une cinquantaine d'année au vouvoiement très déférent. Celle-ci aura au moins apprécié le repas que la vieille dame n'apprécie qu'à travers le voile de dédain de rigueur. Le limoncello à volonté de fin de repas -pour faire passer l'addition ?- aura quelque peu raison de notre lucidité mais sans dommages collatéraux.


Dans les dernières heures de ce voyage, je me perds volontairement dans les quartiers délaissés des touristes ; rues désertes qui n'aboutissent parfois jamais, draps suspendus, mamas italiennes qui dialoguent par fenêtres interposées, faux pont des soupirs... Le temps court trop vite dans ces moments-ci.

lundi 11 juillet 2011

Epicurisme en Vénétie: escale à Padoue


Il faut moins d'une heure, en train, depuis Venise pour se rendre dans cette ville universitaire. Lors de notre visite, le soleil y est brûlant ; notre démarche est lourde et l'esprit brumeux. Le réveil se fait devant les fresques de Giotto, de la chapelle des Scrovegni. L'autre chapelle Sixtine italienne: des bleus somptueux, des scènes bibliques en tout sens, dont le sens lui-même nous échappe parfois. Compte tenu de la fragilité de l'endroit, chaque groupe de visiteurs ne peut rester que 15 min: l'intensité rétinienne n'en est que plus accrue.

Plus loin dans la ville, on découvre que le centre combine diverses époques historiques, du Moyen-Âge aux buildings modernes. L'ensemble est brouillon et rarement beau. La place du Duomo, désertique à cause de la réverbération insupportable, a son charme et l'apérol sriptz qu'on y sert est parfaitement dosé. Nous enchaînons avec un excellent restaurant, recommandé par le Lonely Planet (dont on nous dit qu'il faut le préférer au Routard): entre antipasti de fleurs de courgettes, foie de veau à la vénitienne et sabayon glacé, l'extase gustative n'est pas loin d'être parfaite (sans compter, comme il se doit, le vino bianco della casa !).


Le baptistère du Duomo est lui aussi couvert de fresques: moins éclatantes mais tout aussi intrigantes. Nos déambulations nous mènent ensuite vers la place que j'attendais avec impatience. Prato della Valle est la plus grande place d'Italie avec son canal, ses centaines de statues et ses ponts... Hélas, c'est jour de marché et les camions-boutiques défigurent quelque peu le panorama. Au passage, des ragazzi me traitent de finocchio (au sens propre, fenouil ; au figuré, pédé) mais je file déjà vers une autre église, ayant pris en chasse un petit couple de jeunes garçons. Mais ils ne tiennent pas leurs promesses: quelle froideur et quelle distance entre eux !


La journée s'achève par deux beautés: la Basilique Saint-Antoine de Padoue, d'abord. Byzantine, elle recèle quelques merveilles dans sa majestueuse disposition. La messe qui s'y déroule pendant notre visite nous montrerait presque le chemin de la foi, alliée avec le passage miséricordieux des fidèles devant le tombeau de Saint Antoine. Le jardin botanique, ensuite. C'est le plus vieux d'Europe ; petit mais tiré au cordeau, il est riche de mille espèces, organisées avec goût et bon sens. Un charme fou ! Un charme dont on se dira, au final, que la ville tout entière en est dénuée.

vendredi 1 juillet 2011

A partir de 75 ans, les années comptent double

C'est l'histoire d'une dame dont on peut se dire parfois qu'elle a passé sa vie à se gâcher la vie. Au crépuscule de son existence, seule dans une maison devenue trop grande, dans un village où de nombreuses portes se sont fermées depuis que son veuvage a commencé. La prise de conscience d'une vie privilégiée et riche se fait tardivement quoique les aigreurs et les rancunes soient encore pour certaines tenaces.

J'avoue mon penchant pour les histoires de famille, au prix parfois d'indiscrétions, et j'aime recueillir les confidences de ma grand-mère, au milieu d'un flot de plaintes et d'histoires mille fois racontées (je vous ai déjà parlé du Goum à Moscou ?). Le Marie Brizard n'a pas trop embrumé la conversation même si le blanc sec de cuisine en briquettes a pallié le manque de rosé de qualité.

Mes journées ont été bien réglées: aller chercher le pain ; il y a encore quelques années, la monnaie donnée pour se faire permettait d'acheter un croissant, une revue parfois. Maintenant, elle cherche dans son porte-monnaie jusqu'à trouver la somme exacte. La sieste devant la télévision, pour elle ; sous les peupliers dans le jardin allongé sur le banc pour moi.

Dans la pleine chaleur de l'après-midi, se goberger de framboises brûlantes et sucrées. Ramasser quelques figues et se permettre de ne manger que celles que je trouve ni trop mûres ni trop vertes. Mettre dans le panier en osier que j'ai toujours vu depuis mon enfance la récolte de tomates du jour, les courgettes, quelques haricots verts.

Se baigner ensuite, nu, seulement épié par des hirondelles, une tourterelle et des pies. Il y a bien longtemps que la grand-mère ne fait plus l'effort d'ouvrir les volets d'une des chambres pour demander si tout va bien. On ne la voit même plus se tenir sur la terrasse embrasser d'un regard le jardin. Tenter de bronzer dans le soleil enveloppant, caressant et rassurant.

Manger, écouter. Arroser le jardin, jouer dans la nuit du Bach ou du Telemann dans la serre, là où la résonance est parfaite pour la flûte. Boîte à clés à la main, fermer les portails, celui du verger, celui de l'ancienne cave où on vinifiait le raisin, les anciennes écuries...

Complètement hors du temps, plus rien n'avait d'importance. Assis sur le rebord de la piscine, je me suis dit que tout ça ne tenait qu'à la vie de ma grand-mère ; tout disparaîtra. Tous les étés de mon enfance n'existeront plus que dans nos souvenirs. Il n'y a déjà plus de grand-père pour brûler tous les hivers les souches des vignes arrachées et les traverses de chemin de fer d'un autre siècle. La cendre qui en résultait permettait de cuire longuement les meilleures pommes de terre que j'ai jamais mangées.

En revenant d'une chaude et belle journée à Uzès, j'ai tenu la promesse que je m'étais faite à moi-même d'aller enfin au cimetière. Je n'étais pas son petit-fils préféré et j'en ai voulu à mes parents de m'imposer la vision de sa déchéance physique et sa faiblesse psychologique à l'approche de la mort mais j'ai eu comme un choc en voyant le ciment de la dalle du tombeau déjà si sec, si effrité, si vieux. Scellée.

dimanche 19 juin 2011

Fin de règne (Andromaque & baroquisme)

Durant les deux premiers actes, ce sont surtout les mouvements de travelling des caméras de France Télévision qui m'ont passionné. Je guettais avec les cadreurs la petite diode rouge qui leur faisait tout à coup prendre conscience que c'est leur angle de vue que le réalisateur venait de choisir et qu'avant que cela ne passe à un autre, il fallait assurer.

Nos comédiens de la Comédie Française s'agitaient toujours sur scène quand une spectatrice a fait un malaise ; la foule l'environnant, assise dans les gradins, a levé les bras et dans un mouvement de ballet a agité les bras comme Robinson à l'adresse des bateaux qui passent au loin: le S.O.S. était lancé. Les petits hommes oranges de la Croix-Rouge sont arrivés et, après un diagnostic rapide, ont fait appeler les brancardiers. Tout le Théâtre Antique n'avait d'yeux que pour cette scène cantonnée dans le mutisme. Racine et son Andromaque devenaient le décor d'une autre tragédie silencieuse. Il fallait être agile et costaud pour évacuer prestement et sans bruit cette dame, la hisser sur le brancard et la transporter jusqu'à l'extérieur du théâtre.

Les trois derniers actes ont été bien plus prenants. Malgré tout, ce n'était pas l'idée que je me faisais de cette pièce. Pyrrhus manquait de majesté et de détachement ; Hermione m'a paru trop peu ingénue et bien trop hystérique ; Oreste, quant à lui, était bien fluet: une vraie femmelette ! Andromaque nous a offert quelques moments de grâce de femme blessée. Dans l'ensemble, tout cela criait et s'enflammait là où je vois intrigues, faux-semblants, perversité. Un drame humain, là où on attend des demi-dieux.

Techniquement, des passages étaient récités, sans qu'on sache si cela était une volonté du metteur en scène ou un défaut passager de diction. La sonorisation était d'un volume bien pensé mais fichtrement mal agencée: toutes les enceintes étaient au milieu de la scène et si le comédien se trouvait à une extrémité du plateau, on l'entendait toujours en plein centre. Plutôt artificiel. Quant à ce théâtre, si ça ne tenait qu'à moi, je l'aurais déjà fait reconstruire entièrement, à l'identique de ce qu'on suppose qu'il était. Il me semble qu'on fait aujourd'hui des reconstructions très fidèles, qui ne font pas neuves ; retrouvé dans son état d'origine, cela serait grandiose !

* * *

Quelques jours auparavant, dans la cathédrale de Maguelone, échouée entre mer et étangs sur la côte méditerranéenne, c'était un concert d'une génération qui disparaît, au crépuscule de sa science et de son talent. Trois titans de la musique baroque: Gustav Leonhardt, plus famélique que jamais, Wieland Kuijken et son frère Barthold.

Évacuons tout de suite le problème Wieland: toute la salle s'est demandée comment les deux autres protagonistes pouvaient encore accepter, sinon par piété amicale et fraternelle, jouer avec un homme qui n'est que l'ombre de lui-même. Sa viole lui résiste, tous ses aigus sont faux, son phrasé est raide et face à tant de difficultés, il ne trouve rien de mieux que d'appliquer des techniques de violoncelliste. Heureusement à part un peu de Marin Marais, il a été cantonné à la basse continue. Je ne lui pardonne pas d'avoir enlaidi les pièces de clavecin en concert de Rameau, par contre.

Leonhardt, maigrissime on l'a dit, marche encore sans difficultés et vivement, se lève sans peine. Mitaine à la main gauche, il ne fait aucune fausse note de la soirée, en solo ou en basse continue. Quel Prince ! Alors que tous les clavecinistes, et même les plus renommés, d'aujourd'hui parsèment constamment leur interprétations de canards plus ou moins gênants. Evidemment, ses 83 ans ont raidi ses mains et certains trilles ne vont pas jusqu'à leur résolution tandis que des phrasés se font plus objectifs que l'intention qui les porte. Certains d'entre nous ont ressenti un malaise devant tous ces gens qui sortaient leur appareil photo et le mitraillaient entre chaque pièce: on aurait dit une pièce de musée sortie au grand jour avant de retourner dans la pénombre éternelle. A la place de Gustav, j'aurais eu l'impression qu'on me poussait dans la tombe et qu'on espérait avoir assisté au dernier concert du maître. J'ai eu l'occasion de constater son agacement quand une dame un peu trop familière lui a demandé de prendre soin de lui...

Mais le roi qui poursuit son règne, c'est bel et bien Barthold Kuijken. Flûtiste indépassable à qui ses enregistrements, toujours trop sages à mon goût, ne rendent pas totalement justice. Des aigus pianissimo venus de nulle part, d'un autre monde. Une douceur d'intonation miraculeuse et une justesse presque sans faille. Un modèle d'inspiration !

vendredi 10 juin 2011

La brève existentialiste pédante du jour

Ce matin, on m'a dit: "vous avez un vrai problème avec la démocratie, vous !". C'est au cours d'un entretien pédagogique avec des professeurs de droit public que mes conceptions du système représentatif parlementaire et de la justice ont soulevé cet éclat de voix.

A celui qui me demandait pourquoi ne pas basculer dans une justice à l'américaine avec des juges élus, j'ai tâché de démontrer les horreurs du système électif appliqué à la justice. A un autre, j'ai vertement critiqué les modalités du parlementarisme français. Ni une ni deux, je suis vite passé pour un horrible tyran autoritaire en puissance.

Par réaction inconsciente, à interpréter ici dans le sens Sartrien, c'est-à-dire un inconscient de la mauvaise foi, j'ai acheté compulsivement l'après-midi même deux chemises à col Mao. Le lien me semble facile à établir ; ça doit relever quelque chose de profond chez moi.

Je ne m'inquiète pas, ma grande amie Hannah Arendt m'aidera à surmonter cette faiblesse et sublimer cette tare. Encore une qui, il y a 60 ans, aurait mieux fait de se taire pour le bonheur de dizaines de générations d'étudiants.

mardi 7 juin 2011

Vin, sans eau

Depuis toutes ces années où nous avons emménagé dans cette ville, on passe tous les jours ou presque devant et jamais on ne s'attable. C'est le café du commerce typique du bourg: c'est le Bar des PTT. Un monument de beaufitude et de soulards déjà accrochés au comptoir dès 7h du matin. Alors on s'est dit que pour fêter notre réussite commune, il était temps d'y boire un verre. Parce que l'année prochaine, on devra jouer aux gens sérieux et respectables. Avant de se mouler dans le conformisme des apprentis-aspirants administrateurs de la fonction publique d'Etat, il était temps de s'égayer sur les chaises en plastique en sirotant quelque mauvais alcool.

D'abord, une mauvaise blanche, puis une ou deux cervoises, puis un ou deux pastis. Jusqu'à ce point, le serveur était content ; sa voix rauque de fumeur invétéré, ses cicatrices sur le visage et ses longs poils noirs frémissaient de contentement à chaque commande. C'est ensuite que nous avons décidé de lui jouer un mauvais tour: demander un "Cocodingo", un immonde cocktail sans alcool. A l'énoncé de ce dernier souhait, notre bougre n'a pas pu se retenir de lâcher un terrible râle d'homme trahi qui se terminait pas un "non, quoi...". Assurés de notre choix, nous avons poussé le vice jusqu'à demander deux pailles, il en est reparti penaud. Revanchard, il a fait en sorte de nous infliger une humiliation publique en revenant triomphant avec le verre de couleur rouge et en annonçant à la cantonade "un Cocodingo et et et avec deux pailles pour vous messieurs !". Un bar à la hauteur de sa réputation.

Mon séjour parisien qui a fait suite à ces premières agapes aura été plus fécond en dégustations viticoles de qualité ; notamment à la mythique Auberge du Ravoux d'Auvers-sur-Oise, haut-lieu de tout pèlerinage qui se respecte sur les traces de Van Gogh. Un repas gargantuesque, servi par des mignons d'une candeur infernale, comme dit la chanson. Le parcours dans la ville est assez didactique avec en face de chaque endroit qu'il a peint, la reproduction grandeur nature du tableau de Van Gogh. Sympathique petite marche pour se rendre au cimetière, perdu dans les champs et sous un soleil éclatant. Tombes recouvertes de lierre, modestes et fraternelles.


Les bords de l'Oise, où tout balade digestive s'impose, sont bien emménagés. De ponton en ponton, on peut apprécier les pagayeurs, faits de grâce virile ou les péniches où de grosses dames regardent imperturbables s'égrener le rivage... Si, lors du retour en voiture, c'est du Beethoven qui montait jusqu'à nos oreilles dans le tumulte des embouteillages, c'est sous le sceau mélancolique des sonates pour violon&clavecin de Bach qu'était placé ce séjour:

Sonate n°4 en do mineur BWV 1017, largo ; Lucy van Dael & Bob van Asperen

dimanche 22 mai 2011

Jeux de rôle à Lyon


Pour tout voyageur ferroviaire, tout commence forcément par le quartier de la Part-Dieu, melting pot sans âme de bureaux, de centres commerciaux, et d'immeubles à l'audace architecturale assez caricaturale. Nullement pressé, on se laisse porter vers le Rhône, qu'on franchit, puis vers la presqu'île. L'uniformité des façades, le manque d'ampleur (hormis la place Bellecour) et d'aménagements urbains adéquats font de certaines places des lieux peu hospitaliers. L'Opéra est ainsi, comme on dit vers chez nous, esquiché et ne dégage aucune solennité.

Le Vieux Lyon est empreint de beaucoup plus de charme et de mystères. Touristique sans ostentation, on y déambule avec plaisir. En montant, les vestiges romains s'avèrent assez bien conservés et librement accessibles. La Fourvière domine son monde et son intérieur resplendit. Je notais la similarité de la construction de Lyon avec Prague: dans les deux cas, une ville coupée en deux par un fleuve, la vieille ville du même côté, dominée par une cathédrale avec une imitation de tour Eiffel pas trop loin. Le Vieux Lyon a ainsi des airs de Mala Strana avec son funiculaire, ses petites rues, ses placettes, ses touristes.


Avant d'aller se régaler de la cuisine lyonnaise, on a longuement arpenté les berges du Rhône, très bien aménagées. Un vrai plaisir avec le coucher de soleil, le vent qui se levait, les cyclistes, les promeneurs. Le succès des vélos en libre-service m'aurait donné envie d'en louer un moi-même pour monter et descendre ses berges.

Le lendemain, épuisés de la veille, un petit tour en métro. Calme et rapide, rames propres et nouvellement refaites apparemment, bien pratique. Il s'agissait de se rendre au Musée des Beaux-Arts. Le bâtiment est très beau, la cour centrale avec sa fontaine, ses bambins, sa végétation nous a scotchés sur un banc pour de longues demi-heures. Pour un prochain séjour, je testerai bien le restaurant en terrasse qui semblait très agréable.

Le musée est très bien agencé, les œuvres très bien mises en valeur ; une section antiquité et sculptures intéressante. Malgré ce gros travail de présentation, très peu d’œuvres remarquables. De belles toiles impressionnistes, le bel autoportrait de Janmot, un sympathique Granet... mais les Rubens sont poussifs, le Boucher complètement grisâtre, l'académisme envahissant.

On s'en est allé goûter aux beautés de la nature en se rendant au parc de la Tête d'Or. Mais, postés devant l'entrée principale, plusieurs stands d'associations subversives comme l'APGL, Aides, et d'autres. Quelques joyeux militants qui nous interpellent et j'accepte tout de suite de participer à un jeu de rôle qui consiste à se mettre dans la peau d'un personnage qui doit se confronter à tous types d'institutions et de personnes pour s'épanouir et gagner en bien-être.

J'étais Pierre, un type de 27 ans, qui doit révéler son homosexualité et sa séropositivité à son employeur. Je devais prendre conseil auprès d'une association (des bonnes idées, j'ai gagné en bien-être), faire un premier coming-out auprès d'un ami (ça se passe moyennement, je perds un peu en bien-être) et révéler le tout à mon employeur qui me met au standard avant de me licencier (je suis proche du suicide). Les militants jouaient relativement bien leur rôle, surtout mon employeur fictif, intraitable. Au cours de ce petit parcours, on pouvait engager la conversation de manière informelle et c'était sympathique.

Lors du debriefing final, alors qu'une militante était frappée de la jeunesse de tous les participants à ce petit jeu, j'ai surtout insisté sur le fait que la visibilité médiatique des jeunes LGBT était totalement misérabiliste et toujours larmoyante, avec un pathos moralisateur. Il y a certes des situations difficiles, d'autres peut-être dramatiques mais on pourrait aussi parler de ceux pour qui ça se passe bien... Ca peut être rassurant et servir de modèle à certaines familles: au lieu de transmettre le message "vous ne serez pas les seuls à mettre votre enfant à la porte et à provoquer un drame", on pourrait dire "en prenant un peu sur vous et avec le temps, vous serez une famille unie et heureuse, regardez donc !".

Pour en revenir à nos déambulations, le parc de la Tête d'Or est très agréable avec ses pelouses, ses roseraies, ses animaux. On en a longuement profité avant d'apprécier les demeures bourgeoises des alentours, l'ancienne gare des Breteaux, les halles (je n'ai pas résisté à un baba au rhum)... Retour à la case départ avec la Part-Dieu et voyage dans l'excitation de nuées d'enfants revenant de Disneyland...

jeudi 12 mai 2011

Travers personnels

Je n'étais pas concerné par le petit jeu qui consiste à demander 7 secrets à un blogueur. Mais à force de me demander ce que j'aurais répondu si cela avait été le cas, j'ai fini par trouver. Alors je joue à l'insu de mon plein gré !

École:
selon les vues de mes professeurs de seconde, au lycée, j'aurais dû être orienté vers un bac technologique, le fameux STT. J'ai triché à 95% de mes contrôles de latin pendant 4 ans. J'ai parfois séché des journées de cours entières parce que je me trouvais trop laid pour y aller.

Avenir: mon rêve de vie idéale est tout simplement celle de Pierre Bergé. Ou sinon être Garde des Sceaux.

Mal élevé: jugeant le confort du logement où un ami m'accueillait trop spartiate, je me suis installé à l'hôtel pour le restant du séjour. J'ai envoyé une lettre pour m'excuser de l'humiliation que je lui avais infligée.

Nourriture: je connais par cœur les étiquettes "apports caloriques" de 80% des produits que je consomme. Je compte souvent les calories de ce que mangent les autres et je pourchasse les inconscients qui achètent les gaufres à 315 calories au distributeur de l'université.

Psychorigide: je n'ouvre mes livres qu'à 45° de peur de marquer la tranche. Je classe mes livres et mes disques par éditeur-collection-ordre alphabétique.

Préciosité: je n'achète jamais de PQ, je le fais toujours acheter par quelqu'un d'autre. Je me livre à de savants calculs pour trouver le moment idéal où descendre mes poubelles de sorte à ne rencontrer aucun voisin.

Droit: je n'ai jamais touché à aucune substance illégale même chez les amis qui en font pousser dans leur jardin.

mardi 10 mai 2011

La malédiction du lundi

Le lundi est un jour maudit. Non pas que la reprise du travail après le weekend chômé soit insupportable. Plutôt parce que, 9 fois sur 10, je ne ferme pas l’œil de la nuit du lundi au mardi. J'en viens parfois à me demander si je dois ne serait-ce qu'essayer de dormir ; je doute de l'intérêt de simplement me coucher.

Je n'ai jamais eu un excellent sommeil -et les gens qui s'endorment immédiatement après s'être couchés m'exaspèrent et c'est pourquoi je dissuade ceux qui seraient tentés de vouloir dormir dans mon lit de le faire- mais s'il est un jour où je dois me tourner, me retourner, me lever pour boire un verre d'eau, ouvrir les fenêtres pour avoir moins chaud, mettre des boules Quies pour ne pas entendre le bruit de la rue, c'est toujours dans la nuit du lundi au mardi.

Et la magie veut que quand je viens de m'endormir, c'est-à-dire sur les coups de 5 heures du matin, le réveil sonne peu après, vers 6h30. Alors, il faut se lever les yeux bouffis et la bouche pâteuse. Écouter les réjouissantes nouvelles de France Info qui ne manque jamais de remercier ses fidèles auditeurs d'être là, si nombreux, à tendre l'oreille en cette heure où on se dit que, vraiment, on ferait mieux de bouquiner - écrire un livre - apprendre le GAJA par cœur la nuit que d'essayer de dormir.

On se dit aussi que si on avait réussi à dormir et que notre cerveau avait eu la bonne idée de passer en mode sommeil paradoxal, on aurait éviter de confondre, lors d'un examen oral, la Constituante avec la Convention. On se serait ainsi épargné une vingtaine de minutes d'explications, de rafraichissement chronologique et de devinettes. Le 10 mai, on fête l'accession à la magistrature suprême du tonton ; moi, désormais, je fêterai le jour où j'ai appris à ne plus jamais faire la confusion d'assemblées toutes plus folles que les autres autour de 1790. Même que c'était un mardi.

Je précise que moi, au moins, je me ridiculise drapé dans mon honneur et ma vertu et que je ne passe pas mes examens avec les cours sur les genoux. A ce sujet, mes tricheurs préférés ce sont quand même les geeks: tripatouiller l'Iphone et mettre dans sa copie de culture générale des bouts entiers d'article Wikipédia. C'est moderne, sans doute très efficace mais ça se voit déjà beaucoup plus qu'une antisèche sur l'arrêt Demoiselle Bobard de 1936.

samedi 30 avril 2011

Pas d'enterrement, pas de cheveux: the czech way of life

J'ai toujours dit que si possibilité m'était donnée de me marier, je ferais ça à la tchèque: 20-25 personnes, entre amis proches, sans la famille. Une cérémonie sans fioritures, un bon restaurant et une soirée endiablée.

Là où je prends un peu mes distances, et encore, c'est avec leur manière de célébrer leurs morts. En lisant l'excellente revue Books (le nom anglais et les couvertures souvent très colorées ne doivent pas détourner les lecteurs avertis de l'excellence du contenu) dans le train hier soir, à côté d'un très jeune père de famille (24 ans, bébé de 21 mois, pull à l'effigie de Jean-Paul II), j'ai ainsi appris que l'athéisme influence considérablement la manière d'organiser des funérailles. Les tchèques, qui ont donc le bon goût d'être la nation européenne la plus athée, ne voient aucune utilité à ce rite. Et un chercheur, polonais ayant perdu la foi, de dire: "les tchèques ne pensent pas que la façon de dire au revoir au corps du défunt ait un impact sur son existence future. Rien ne sert d'organiser des obsèques, puisque aucune pression sociale n'incite à le faire. Un trou dans le sol suffit."

Moi qui ait déjà millimétré ma propre cérémonie d'enterrement, je serais bien embêté avec la façon tchèque. Ceci étant, je suis quand même gêné par le fait de faire une cérémonie religieuse. Et les autres moyens de faire sont franchement inadaptés. C'est donc autour du trou, dans un champ battu par les vents, non loin de la garrigue de mon enfance, sous un soleil d'avril ou de septembre que j'imagine ma petite cérémonie avec musique portative.

Là où je me suis complètement désolidarisé des tchèques, c'est quand j'ai lu "évidemment personne ne porte le deuil. 1/3 des urnes funéraires ne sont jamais réclamées". Ah, quand même !

La conclusion de l'article était davantage rassurante: "les tchèques se fabriquent leur propre paradis sur terre, parce qu'ils n'ont qu'une vie, dont ils essaient de profiter au maximum. Les Polonais continuent, eux, de penser qu'ils devront attendre le ciel pour s'amuser". J'ai souri à la lecture de cette phrase tant les tchèques ne me sont jamais apparus comme des boutes-en-train ni des épicuriens nés.

Books est une des rares revues à s'intéresser à l'Europe Centrale et on trouve toujours plusieurs articles sur la République Tchèque ou d'autres contrées de cette région. Dans ce même numéro de mai, on apprenait aussi que les jeunes avaient eu une manière très officielle de s'opposer au régime communiste: il s'agissait d'avoir les cheveux longs, provocation occidentale.

Les jeunes qui portaient les cheveux trop longs au goût de la police d'alors étaient prestement arrêtés, conduits au poste, tondus et renvoyés chez eux après un petit fichage règlementaire. Plus grave, les hommes aux cheveux longs étaient officiellement interdits d'entrer dans les restaurants et les cinémas et d'obtenir des visas. Des manifestations visaient alors à faire cesser ces brimades avec des slogans comme "rendez-nous nos cheveux" ou "finis les coiffeurs!". Ah, les tchèques !

mardi 26 avril 2011

Destins croisés

Soirée salutaire en ce lundi de Pâques. Autour d'un peu trop de vin, les retrouvailles annuelles avec mes amis du lycée. Nous parvenons à maintenir ce petit rituel et cette année, plus que les précédentes, j'ai été frappé des divergences de nos parcours respectifs. Le temps d'une nuit, je suis sorti du microcosme social et estudiantin dans lequel me maintiennent mes études et ce grand coup de relativisme m'a presque plongé dans des abîmes de réflexion.

Tout d'abord, un fait frappant. Sur les cinq convives qui avaient fait le déplacement, nous n'étions que deux à ne plus vivre dans notre ville d'origine. Alors que cette amie n'était pas celle avec qui j'étais le plus accoquiné à l'époque, une complicité très étroite s'est très vite créée au cours de la soirée. Mêmes vies, mêmes rituels, mêmes envies, mêmes références. Un gouffre nous séparait des autres, réellement. Ça ne m'avait pas frappé les années précédentes. Nous n'avons presque plus d'attaches dans la ville de nos premiers émois et n'y revenons que rarement. Elle à Paris, moi à Aix, nous nous sommes peut-être mondanisés ; eux sont restés à la bonne franquette.

En se remémorant tous les autres élèves que nous connaissions, ne serait-ce que de vue, à l'époque du lycée et en retraçant leurs parcours, nous avons au fil de la soirée eu le sentiment d'être des rescapés. Une connaissance: analphabète (au vu de ses statuts Facebook), un gosse et pas d'emploi à 22 ans. Une autre, lancée en médecine sur les traces de son père, qui explose en vol et végète en école d'architecture en première année. Un ami proche, bouffi d'orgueil et d'ambition qui méprisait et crachait sur les pauvres gens du temps de sa superbe, après des tentatives malheureuses d'études de droit, puis de marketing (drogue, alcool et études ne font pas bon ménage) se retrouve serveur chez McDo. Je n'imagine pas le choc que ça aurait été d'être servi par lui si jamais j'avais mis les pieds dans ce lieu de perdition gastronomique. Il a du complètement abdiquer sa personnalité pour se résoudre à ce travail. Ceux d'entre nous qui ont progressé dans leurs études et qui ont été, par hasard, servi par lui ont ressenti une profonde humiliation pour lui et pour eux de le voir cantonné à ce travail. L'intelligence était loin de lui manquer: quel gâchis.

Entre nous, les fondamentaux sont restés les mêmes ; je suis celui dont des amours on ne parle pas. Naturellement, sans vouloir impressionner, j'ai ravivé l'image du singe savant que ces amis gardent toujours à l'esprit. Deux d'entre eux cherchaient le poète qu'ils avaient étudié pour leur bac L. "Un mec du XXe, ouais encore vivant, on ne comprenait rien, le prof interprétait et même lui n'utilisait que le conditionnel pour décrire les poèmes de ce type"... ils cherchent, ils cherchent, balancent des noms hasardeux... Puis, bêtement, je finis par dire "Yves Bonnefoy ?". Et là quatre paire d'yeux braqués sur moi, ovni du coin qui sans avoir souffert sur les vers de ce poète le connaît. Rebelote, un peu plus tard... Un ami s'adresse à moi et me dit "j'ai commencé le prix Goncourt 2006 et c'est super bien, tu connais, c'est..." sans le vouloir et comme il s'adressait spécialement à moi, j'ai immédiatement enchainé "oui, les Bienveillantes de Littel, etc." Je connaissais Yves Bonnefoy et je connais la liste des prix Goncourt par cœur, mon image de mec pas normal est regonflée !

Je ne sais pas tricher et j'ai affiché un sourire en coin compromettant quand je les entendais se moquer de "kékés en voiture qui écoutent Fun Radio". Leur mémoire courte, sans doute, parce que c'est la musique qu'ils écoutaient, il n'y a pas si longtemps. A l'amie qui évoquait hier soir une connaissance en ces termes : "celle-là avait couché avec tous les garçons de la classe", je brûlais de demander ce qu'elle avait fait en ce temps-là et de lui rappeler la réputation qui était la sienne. J'ai été le seul à m'étonner qu'elle projette de s'installer avec son nouveau copain dans une petite maison avec jardin et un chien. Étrange reconversion pour une fille qui passait il y a peu de bras en bras. Tout le monde semblait y croire ; je ne donne pas six mois de plus à leur couple tant elle avait besoin de répéter que tout allait bien.

Ces faux-semblants ne s'accordaient pas du tout avec la tonalité sympathique de ces retrouvailles et me rappelaient trop violemment mon environnement habituel pour qu'ils ne me sautent pas aux oreilles. Cette soirée m'a fait du bien et même si du temps du lycée j'avais fini par fréquenter ces personnes plus par habitude que par choix, j'apprécie toujours de les revoir. Prendre conscience au passage que des études suivies dans le supérieur demeurent presque l'exception de la jeunesse française n'aura pas été vain non plus.