Je veux parler de la mémorable, de la majestueuse, de la merveilleuse, de la très sérieuse épreuve de musique du baccalauréat. Inscrit en candidat libre, j'ai, à l'époque, tranquillement préparé les deux parties de l'épreuve dans mon coin. D'abord il fallait commenter les œuvres inscrites au programme, ensuite interpréter un morceau de son choix.
Le jour J, je me suis présenté à l'heure convenue ; on m'a attribué un jury et j'ai patiemment patienté sous les pins de ce lycée qui n'était pas le mien. Deux ou trois heures plus tard, mon tour était venu. J'ai pénétré dans la salle qui, dans mon souvenir, est très obscure, petite mais fraîche. J'ai décliné mon identité, posément. C'est à ce moment-là que l'une des deux examinatrices m'a demandé de quel instrument je jouais. Je répondis tout aussi calmement "de la flûte à bec". Gros soupir de mon interlocutrice puis ces mots "ah ?! Bon... Dans ce cas... On va faire une pause, hein, je vais aux toilettes". Un peu décontenancé par tant de mépris larvé, je me tourne alors devant l'autre examinatrice qui devant mon air dépité me dit "oui, bon, hein, moi, je vais fumer une clope".
Une vingtaine de minutes plus tard (j'ai si longuement attendu que j'ai presque cru qu'elles m'avaient oublié), elles étaient de retour. L'épreuve théorique se déroule sans anicroche si ce n'est cette question et cette réponse mémorable: "comment se nomme le motif rythmique qui se répète tout le long du morceau ?". Moi, très sûr: "un ostinato" et j'explique les bases de ce principe. Air interloqué de mon interlocutrice: "non pas du tout. Cela s'appelle un rythme répété". J'ai du me retenir de ne pas pouffer de rire, m'enfin, c'était le jury, fallait rester sérieux.
Ensuite, épreuve pratique. Je commence à contextualiser la sonate que j'ai choisie (l'œuvre retenue devait avoir un rapport avec les morceaux de l'écoute imposée) quand je suis vite coupé par ma clopeuse qui me dit "oui, bon, c'est de la flûte à bec, quoi". Très probablement persuadées que j'avais vaguement appris à en jouer au collège et que je pensais grappiller quelques points avec cette épreuve facultative ou seuls comptaient les points au-dessus de la moyenne, je faisais très mauvaise impression.
Sans me démonter, je lui ai tendu le disque d'accompagnement que j'avais concocté en MAO. L'une des deux pris quand même la peine de régler le volume et je jouai le premier et le dernier mouvement. Et je dois bien avouer que j'ai rarement aussi bien joué cette sonate. Une fois ma petite récréation terminée, quelques longues secondes de silence.
Et mes deux examinatrices de se répandre en excuses pendant 5 bonnes minutes et de me dresser des couronnes de laurier, de m'enjoindre à continuer la musique, la musique baroque, d'en faire mon métier, etc. Totalement surpris par ce revirement de situation, je n'en étais pas peu fier. Une fois mes petites affaires rangées, et alors que je m'apprêtais à partir, dans un dernier au-revoir, l'une des examinatrices de me redire à nouveau "merci de nous avoir fait terminé notre journée aussi agréablement après avoir supporté un horrible violoncelle, des mauvais pianistes et une terrible clarinette".
Et, en juin, sur mon relevé de notes du baccalauréat, je découvris un 20/20. Heureux.