Une pensée soudaine pour les lieux et les personnages de mon enfance ; c'est assez rare et assez confus. C'est quelque chose qui se décrit relativement mal tant tout est question d'odeurs et de sensations. En plongeant dans mes archives numériques, j'ai exhumé un texte d'un pédantisme syntaxique abominable où je décrivais un de ces souvenirs des sens:
"Je quittais Montpellier définitivement lors d’une de ces belles journées de septembre. Où la lumière diffuse et douce relève la beauté des traits humains plutôt qu’elle ne les marque. Ces journées ne sont pas sans me rappeler ce qui est peut-être mon plus beau souvenir d’enfance. Une sensuelle évocation d’une fin d’après-midi d’une journée d’été languissante. La tonalité en est orangée et le tableau est parfaitement composé. Mon grand-père a tracé une rigole dans la terre encore chaude de l’ensoleillement intense du jour ; il y fait couler sous mes yeux de l’eau froide tirée du puits. Ce mélange provoque toujours une sorte d’écume et l’eau, si pure, se trouble de reflets marron qui ne sont pas, le moins du monde, disgracieux. Si mes parents sont absents de la scène, probablement dans mon dos, dans la fraîcheur préservée de l’appartement d’été, mon frère en est retiré. Je ne peux que l’imaginer hors de mon champ de vision, sur ma droite, non loin du verger où rutilent mille fleurs soignées amoureusement. Ma grand-mère est soit accoudée au balcon en fer forgé et observe –supervise même- les travaux, soit assise sur banc de plastique blanc où elle s’alanguit après avoir arraché à la terre ses mauvaises pousses. Armé d’un bambou, je suis planté au milieu de cette cour et j’observe."
Soudaine envie de humer l'air du jardin, en automne, quand la vigne-vierge et la végétation opulente de l'été s'abandonnent et se teintent de couleurs rouges et jaunes. Avant que les aïeux ne soient terrassés, cette saison était l'époque où l'on brulait les vieilles traverses de chemin de fer qui encombraient la cave. Dans les cendres, le soir, on glissait quelques pommes de terres et le repas qui s'ensuivait était dantesque.
Il était, en fin d'après-midi, précédé du thé à l'orange, pris dans la microscopique cuisine nichée dans un coin de l'immense bâtisse. Quelques années encore auparavant, les weekends étaient l'occasion de faire des fastueux barbecues à une époque où ce n'était pas encore -loin s'en faut- le loisir des amis du coin. Les souches des vignes arrachées à l'époque de la prime à l'arrache servaient de combustible et donnaient un goût jamais retrouvé depuis à la viande. Le dessert se composait de multiples douceurs achetées à la boulangerie du village et je revois toujours la gloutonnerie fraternelle prendre à bras le corps un millefeuille. Lors du café, je tendais en vain le bras pour attraper le Midi Libre qui trainait au dessus de l'armoire du couloir. Aujourd'hui, je m'en étonne toujours, parce qu'elle m'a paru si grande pendant des années, mais je la dépasse d'une bonne dizaine de centimètres.
Mais le jardin n'a plus sa splendeur d'antan, les poissons du bassin sont amorphes, la grand-mère restée seule se perd dans les méandres de sa vie et l'herbe de la pampa est livrée à elle-même. Il n'y a plus d'enfants pour faire des mixtures innommables avec les marrons ou pour faire des batailles de kakis. Je ne pourfends plus d'ennemis invisibles avec mon bambou, je ne revêts plus le casque de GI qui traine dans l'écurie, je ne reste plus en arrêt, pensif, devant la caisse vide de grenades allemandes estampillée IIIe Reich.

