mercredi 25 août 2010

Ne pas bouleverser l'ordre établi

En partance pour Malte, dernière évasion avant la rentrée. Méritée sans doute ; pour me vendre, je dirais que j'ai joué au petit-fils parfait en allant gentiment rendre visite à une grand-mère délaissée momentanément, maintenant que je peux me déplacer en voiture. Pendant qu'elle cuvait son rouge après le repas (elle aime bien lever le coude), j'ai tout bien fait comme il faut: arroser les innombrables plantes, décrasser la cuisine et nourrir les poissons dans leur bassin. Je l'ai évidemment laissée gagner au rami et j'ai écouté les mêmes éternelles histoires. Et avec un aplomb déconcertant, je lui ai assuré que nous partions à quatre à Malte, oui oui deux garçons deux filles... L'ordre du monde n'a pas été dérangé.

Le lendemain, aux premières heures du matin, un voisin m'apportait une tortue égarée trouvée dans un terrain vague. Vous en avez déjà une, je suis sûr que vous vous en occuperez très bien. Ô joie ! Le temps de la faire manger, la nouvelle venue allait se cacher quelque part dans le jardin. Aujourd'hui, Mauricette (la nouvelle tortue) et Eugène (notre tortue) [NDLR: oui, je donne des noms désuets aux animaux et j'aime ça !] font connaissance. C'est mignon tout plein, ils se reniflent et se frottent doucement. Ah, en fait, plus que ça... Oups ! C'est que ça dérape: Mauricette se dresse sur ses pattes arrières et tente de s'accoupler avec Eugène. Mince, Mauricette s'appelle en fait Maurice et tente de sodomiser Eugène ! Une tortue gay, c'est bien ma veine !

Ledit Eugène a laissé faire quelque minutes; avec son traditionnel air neutre, il se demandait ce qui le chahuter par derrière. Puis, d'un grand coup de carapace il a calmé les ardeurs de Hugo (nouvellement baptisé suite à ce petit incident). N'empêche, je ne me remets pas de l'air de suspicion de ma génitrice en ma direction lors de l'événement. Comme si j'y étais pour quelque chose !

lundi 16 août 2010

Improbable mais vrai

Alors que je prophétisais dans mon dernier billet mon échec au permis de conduire (le pessimisme est une tare communément partagée dans la famille), il se trouve que je suis heureux possesseur du précieux sésame ce soir. Le vendredi 13, jour d'examen, aurait-t-il été pour quelque chose dans ce succès ? Mon scepticisme devant toute forme de superstition m'interdit de répondre à cette question...

La petite mamie en 206 rouge qui a voulu s'arroger la priorité dans une voie d'insertion et que j'ai presque à coup de pare-choc empêcher de passer n'a pas eu raison du sang-froid de l'examinateur. J'en suis fort aise ! J'écope d'une mauvaise note en "adaptation aux situations" et d'une note moyenne avec un 20.5/30 mais l'essentiel est accompli.

Je n'ai pas perdu mon été, une bonne chose de faite pour l'avenir. Je commençais à me désespérer de moi-même devant la médiocrité ambiante qui animait ce début d'été. Ce mois d'août promet de bien se terminer avec une semaine à Malte que j'attends désormais avec impatience (je consultais hier soir le catalogue complet des œuvres du Caravage pour être sûr de n'en louper aucune sur place).

Pour me féliciter moi-même, je vais acheter quelques gros ouvrages bien lourds des éditions Taschen qui prendront place dans le coffre de la voiture. C'est quand même plus pratique qu'un scooter !

L'embêtant dans tout ça, c'est que je n'ai plus de raison de me plaindre et d'enquiquiner mon monde autour de moi. Sous quel prétexte fallacieux vais-je pouvoir ronchonner ?

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Pour conclure cet épisode auto-école, je vous livre en vrac les dernières perles de mes différents moniteurs. D'abord, le patron (l'homme aux cannettes) qui m'a relaté en long, en large et en travers son démêlé avec l'un de mes voisins qui refuse depuis des mois de régler les dernières leçons qu'il doit. J'aurais préféré qu'il se laisse aller aux confidences jusqu'à la fin de la leçon au lieu de se répandre en remarques méchantes et de trépigner d'indignation sur son siège. Leçon qui fut notre dernière ensemble à cause d'une incompatibilité pédagogique criante (pas très ouvert aux critiques sur sa façon d'exprimer les choses, le monsieur...).

Mon ami chasseur a multiplié avec toujours plus de vigueur les saillies machistes et vulgaires. Un vrai festival ponctué d'un "oh ! elle a des paillettes qui brillent sur ces chaussures ! j'adore les paillettes ! tu crois qu'elle a la foufoune qui clignote aussi ?!" mémorable. J'ai aussi pu lui faire part de ma petite théorie sur la récrimination "pédé" à l'aune de laquelle il a convenu que cette insulte était déplacée et inadaptée, "qu'elle ne [voulait] rien dire et qu'il [aurait] mieux fait de dire connard".

Et pour finir, la femme du patron que je n'avais encore jamais eu l'occasion d'avoir jusqu'à cette dernière semaine. Un peu écervelée et qui raconte des choses incroyables sans qu'on l'y invite. "Je suis raciste et j'ai plus honte de le dire ; regarde, hier, un jeune originaire de Mantes-la-Jolie n'a pas pu passer son code parce qu'il n'avait jamais apporté les deux photos d'identité nécessaires ; comme je ne pouvais pas le présenter à l'examen, il m'a dit que j'allais pas m'en tirer comme ça et qu'il fallait qu'il me casse quelque chose ; il m'a pété le rétro de la voiture et quand mon mari l'a appelé pour lui demander une explication, il a répondu "soit je tapais votre femme, soit je cassais la voiture, j'ai choisi la bagnole". Attends, moi maintenant, je le dis, ma fille, je lui ai interdit de me ramener un arabe. Si elle m'en ramène un, je m'en fous, je la renie, n'importe quoi mais je veux pas d'arabe à la maison". Conclusion en beauté d'un séjour dans la beaufitude et l'ignorance ordinaires.

samedi 14 août 2010

Chacun son île

En attendant de faire mes propres valises pour Malte, j'enjambe ici ou là dans la maison familiale devenue hôtel-restaurant pour voyageurs en transit (plus ou moins long) celles de mon frère en partance pour l'Islande et celles de mes parents en direction de Madère.

J'ai enjoins ces derniers à faire très attention à ma valise fétiche, celle qui m'a accompagné au Caire, à Munich, à Bruxelles, à Rome etc. Pleine de souvenirs et élégante, j'y tiens beaucoup. Mais ce soir, plus que l'exotisme d'une destination, elle a fait resurgir le visage d'un tchèque dans le métro pragois. Je m'en souviens assez bien mais je ne saurais pas le décrire.

Ce devait être en mars, je l'ai peut-être déjà évoqué ici furtivement, et je partais pour Rome. J'avais mis une chemise de prix (celle qui avait interpellé l'amoureux quand il ne me connaissait pas encore et celle aussi qui trouvait grâce aux yeux de ma folle colocataire brésilienne), je me tenais bien droit contre la porte du métro tout en tenant nonchalamment ma valise. Le tchèque était assis sur ma gauche, en bleu de travail plein de cambouis. Les mains calleuses et desséchées. Durant les huit minutes de notre trajet commun dans les entrailles de la terre, il n'a pas cessé de me dévisager avidement.

Je n'arrivais pas à soutenir son regard et je ne jetais que des coups d'œil furtifs en sa direction. La situation était troublante ; je ne lisais pas d'envie ni de réprobation. Je percevais davantage son attitude comme interrogative et non inquisitrice. Son corps respirait la lassitude, il devait approcher les soixante ans et il se demandait pourquoi j'étais là et pourquoi le hasard avait voulu que j'ai la chance d'être habillé comme je l'étais et de prendre l'avion pour voyager.

Je me souviens parfaitement m'être senti confus et penaud devant la criante distance qui séparait nos vies. J'ai regretté un court instant d'avoir choisi cette chemise alors que je me percevais comme un vil privilégié.

Ce monsieur n'avait vraisemblablement jamais pris l'avion et ne le prendrait sûrement jamais. Ce soir, je me suis dit qu'il n'avait aussi peut-être jamais quitté la Tchécoslovaquie et la République Tchèque. Et la mer ? A-t-il seulement vu la mer ?

Ça m'a fait du bien de penser à ce monsieur, de relativiser mes mérites et ma propre situation au lendemain d'un probable échec à l'examen du permis de conduire (2 chances sur 3 de ne pas l'avoir ; ma conduite un peu culottée n'étant pas forcément du goût de l'examinateur!).

mardi 10 août 2010

Elucubrations

Des passants ordinaires. Qu'il est bon de prendre le temps de s'assoir et d'observer! A la manière des grand-mères de nos petits villages du sud (j'ai beau renier mes origines, je suis bien petit-fils d'agriculteur), l'amoureux et moi étions postés sur un banc au cœur de Montpellier, sur l'esplanade. Abrités par les platanes, tout en devisant sans discontinuer, frappés par la fascination de cet étrange spectacle: les gens et leurs vies qui se croisent sans s'interrompre.

Un jeune homme d'abord, sac-à-dos bringuebalant à l'épaule, qui s'échoue sur un banc. A l'autre extrémité de la barre de bois limée par les milliers de postérieurs déjà égarés ici, une vieille dame aux vêtements chamarrés. Sans but, seule peut-être, bavarde surement, elle est vite intriguée par la lecture qui semble absorber le drôle. Sans ambages, elle l'interpelle et engage la conversation. Elle semble rigolote cette grand-mère ; en tout cas, il rit et répond à ses appels à échanger quelques paroles. Il se lèvera quelques dizaines de minutes plus tard, sourire aux lèvres. Elle restera encore quelques minutes, lasse et décontenancée par les touristes américains obèses qui prennent place à la suite du garçon.

Une ombre ensuite, furtive et incertaine. Une chevelure fine, noire ébène ; un tee-shirt rouge flamboyant accouplé à un pantalon élimé. Squelettique, le tin cireux, l'ombre passe, fuyante et timide. Avec son regard incertain et peureux, on le croirait encore adolescent. Ce garçon passera par deux fois devant notre banc, comme s'il errait sans but, ou sans envie. Les pieds trainent dans la poussière ; l'esprit n'est pas à synchroniser les mouvements, il est absorbé à une réflexion qui nous échappe et nous dépasse. Il y a comme une fulgurance de l'âme.

Enfin, un lycéen en vacances, affublé de son sac Eastpak. Long tee-shirt jaune, bermuda blanc, chaussures grises. Propre sur lui, un air sensible, des ondulations du corps ductiles, il s'assoit sur le banc suivant celui où la grand-mère se demande encore pour l'heure si elle dérange le lecteur. Le lycéen sort de son sac ce qui ressemble à un manga. Il en alterne la lecture avec des envois de messages sur son téléphone. Il serre d'une façon enfantine son sac entre ses jambes. Le dos courbé et les bras ondoyants, il semble attendre quelque chose, ou quelqu'un. Il se lève, il s'en va, puis revient un peu plus tard. En compagnie d'une jeune fille perchée sur ses talons main dans la main avec un métis. Notre intrigant est l'éternel troisième: celui qui assure le divertissement d'un couple incertain, confident à ses heures. Celui dont on sait qu'on ne craint rien, qu'il n'est pas de nature à interférer mais dont on apprécie la compagnie, spirituelle ou enjouée. Il montre le banc où il était assis à ses amis quand ils passent devant.

lundi 9 août 2010

Disette

Je me consume d'inactivité. Soit que je m'étende sur la pierre calcaire, au bord de l'eau, sous la glycine, pour perdre mon regard dans le ciel bleu immaculé alors que le vent fait frissonner la vigne-vierge verdoyante. Soit que je devienne un boulimique cinématographique ; ce qui me met dans des états pas possibles. Je sélectionne la rubrique "drame" quand je cherche un film à visionner. Je regarde sans fin des personnages se perdre, passer à côté de leur vie, vivre des expériences tragiques et uniques.

Le point de non-retour est atteint si la musique qui porte le film m'interpelle, me marque et résonne en moi. Sur une île déserte, je ne prendrais pas un disque de musique classique, musique qui représente pourtant 80% de mes écoutes, je prendrais plutôt une bande originale de film. Ça ouvre bien plus d'horizons, de possibilités et ça renferme bien plus de souvenirs. Quand la platine tourne et que les notes chantent au loin, je peux errer d'endroit en endroit, de fauteuil en fauteuil, comme prostré et le regard dans le vide. Mélancolique et apaisé.

Effets faciles& larmoyants ; cordes&piano: une caricature de musique triste. Je suis faible, alors j'adore!

Il y avait de pareils ennuis à Prague. Mais ils avaient un goût d'exceptionnel, de magique, d'inestimable. Ici, je soupire bêtement dans la torpeur de l'été. Et en zieutant sur les nouvelles tchèques, j'apprends qu'un décret pondu par le nouveau ministre de l'environnement interdit désormais aux employés des administrations et des ministères de venir travailler en short, tongs, tee-shirts ou chaussures de sport. J'y vois un petit côté anecdotique qui n'est pas pour me déplaire ; d'autant que les tchèques ne sont pas les rois de la mode, comme vous le savez...