mardi 21 décembre 2010

Rendez-vous

Ni rendez-vous galant avorté, ni le film de Téchiné (que devient Wadeck Stanczak, d'ailleurs ?). Voici l'histoire: avant de m'expatrier à Prague, en septembre 2009, j'avais lu dans l'Obs une critique de Jérôme Garcin, me semble-t-il, d'un livre qui paraissait crépusculaire. La critique était bonne, le thème (suicide et mal de vivre) avait tout pour me plaire. Mais je ne suis pas parvenu avant mon départ à me procurer ce livre, de José Alvarez, intitulé Anna la nuit.

Curieusement, il n'est revenu à mon bon souvenir qu'en janvier 2010 ; lors de ces longues vacances hivernales où j'ai eu le loisir d'écumer toutes les pages Internet du Bibliobs pour retrouver ladite critique. J'avais, en effet, oublié et le titre et l'auteur. Fort de ces retrouvailles, je me suis dès cette date mis en quête de l'objet et j'étais alors ravi d'apprendre que l'Institut Français de Prague l'avait en sa possession. Hélas, je ne l'ai jamais trouvé dans les rayonnages. Je suis allé pendant six mois, à chaque visite, à la lettre A du rayon romans et je ne l'ai jamais vu. Bêtement, et un peu par défi ou superstition, je n'ai jamais questionné la documentaliste sur cette absence. Anna la nuit s'était évanouie dans son brouillard.

Ne reculant devant rien, je marquai la page Amazon de l'ouvrage, sans but précis puisque je ne la consultais jamais. Secrètement, j'espérais que le livre sorte en poche, sans espoir puisqu'il doit probablement faire partie de ces mauvaises ventes qui n'atteignent que tardivement le seuil critique qui autorise le passage en poche. Et puis, il y a quinze jours, en cliquant maladroitement sur mon marque-page, j'ai vu le livre en occasion à 3€ comme neuf, port compris. Ni une ni deux, c'est ici que s'achevait ma longue quête.

Et hier soir, je prenais le livre entre mes mains, sa couverture jaune encore raidie, la tête chauve de l'auteur sur le bandeau, la tranche grisâtre. Un peu plus de 200 pages, c'est lu en une soirée. Les pages s'égrènent, je fais connaissance avec les personnages. Un narrateur apparemment bisexuel (si j'ai bien compris) dont on ne saura jamais de quoi il vit mais probablement très riche puisqu'il passe son temps à voyager (Alvarez a eu le bon goût de ne choisir que des lieux que je connais ou que j'apprécie), une femme dépressive pour des raisons mystérieuses, des maîtresses et des amants pervers ou louches, des amis improbables (Helmut Newton, rien que ça), etc. Le style est un peu baroque mais a une touche incisive que j'ai su aimer. Ma rencontre improbable avec Anna a donc enfin eu lieu, je l'attendais tellement.

Et ce qui devait arriver, n'a pas manqué d'arriver: ce livre est une grosse daube. Il accumule tous les tics d'une écriture contemporaine faussement décadente et perverse, avec ce qu'il faut d'homosexualité (je n'étais pas venu pour ça, pour une fois), de maniaqueries psychotiques, de névrosées poudrées à la cocaïne... Absolument risible de bout en bout et mal construit. Les premiers chapitres, qui précèdent un long flashback mal agencé, sont d'un intérêt limité et ne doivent leur existence qu'à la volonté de l'auteur de décrire une tempête, une Porsche (ou une Jaguar, j'ai déjà oublié) et un mari soumis mais qui, ô comble de virilité, finit par s'émanciper de sa vilaine femme (et j'ai toujours pas pigé si le narrateur avait couché ou non avec ce mari soumis). La crédibilité temporelle relève du néant, tout comme la crédibilité matérielle de l'action. Le summum de la crétinerie est atteint dans les derniers chapitres où le narrateur et sa femme déprimée, en villégiature (toute façon, ils sont tout le temps en villégiature) à la montagne, papotent avec Maria Callas qui perce en un coup d'œil les raisons du mal être de madame et lui souhaite de ne pas finir comme elle, avec sa voix usée et ses amours ratées. Consternant. 3€, c'était presque trop.

3 commentaires:

Dada le soir a dit…

En même temps, avec un titre pareil, rien que ce que coûte le surcroît d'électricité pour faire déplacer les deux octets nécessaire à la création d'un marque-page, je crois que je n'aurais pas tenté.

Bien fait pour toi.

Kynseker a dit…

Ça devenait un Graal, avec ce titre un peu mystérieux et ce que je connaissais du contenu. Alors, certes, ça aurait du le rester !

S./G.C a dit…

Jérôme Garcin peut donc se tromper ?
Ses chroniques sont si bien rédigées qu'on peut s'y laisser prendre.
Mais il lui arrive (souvent) d'être de bon conseil.