lundi 20 décembre 2010

J'erre en ce monde comme une prostituée dans une ville sans trottoirs*

* aucune idée de titre, Emil Cioran est alors toujours d'un grand secours. Cet aphorisme en particulier parce que je l'ai joyeusement recasé dans une dissertation de Culture Générale, histoire de réveiller le correcteur au milieu d'un flot d'inepties. Et franchement, à le relire et en connaissant le sujet, je me demande vraiment à quoi je l'ai relié ?!

J'ai achevé la semaine dernière, absolument dantesque, à grand-peine. Éreinté, j'ai fini par en voir le bout. Entre les examens, les sujets mirifiques, les heures passées entre brouillons multicolores et copies couvertes de pattes de mouche, ma faible constitution était déjà malmenée. S'ensuivit un long et beau mariage. Mais j'étais bien trop esseulé pour en profiter comme il aurait fallu ; enfin, j'ai quand même toujours autant de plaisir à discuter avec celui qui fut un de mes profs de lycée, cousin de la mariée. Quand je le vois joyeusement alcoolisé ou complètement déchainé sur une piste de danse, je me dis que des amis paieraient très cher pour voir ça, eux qui ne le connaissent que ponctuel et sévère.

Ceci étant, je crois que le bonheur des autres me déprime, en l'occurrence ce qui est censé être le plus beau jour d'une vie. Pas parce que le mariage m'est interdit (et si un jour il m'est permis, je ferais ça, à condition de trouver un mari, alla tchèque: 25 personnes pas plus et surtout pas la famille !) mais parce qu'il me renvoie à mes propres incapacités. Je me demande bien ce qu'est le plus beau jour d'une vie, si tant est qu'il y en ait un ; le jour où j'ai fait l'amour pour la première fois ? Celui où j'ai réussi pour la première fois un concours ? Le jour où je deviendrai Garde des Sceaux ? Curieusement, à choisir le plus beau jour d'une vie, je prends une journée presque banale ; celle qui me vient toujours spontanément à l'esprit est celle passée à Dresde en janvier dernier. Mon émerveillement, risible aux yeux des amis qui m'accompagnaient, devant la Frauenkirche. La vue de cette église m'a procuré beaucoup plus d'émotions et de souvenirs que celle des pyramides du Caire. Allez savoir pourquoi...

Je dérive, je dérive... Après une très courte nuit suivant ce mariage, je suis reparti en voiture de nuit et sous la pluie (trois éléments qui concourent à ma bonne humeur) vers des horizons provençaux. Définitivement, il n'y a que Michel Berger que je supporte en voiture (et les études de Chopin). Musique au conservatoire en ce dimanche et j'ai fait connaissance avec de nouveaux compagnons de chambre. Ils ont tout de suite été fixés sur ma petite personne: ces jeunes filles en fleur, flutistes émérites, ce bon bassoniste rêveur, l'hautboïste caractérielle, m'ont vu joliment débarquer avec ma chemise rose (encore une que je vais devoir repasser moi-même, à cause du veto maternel), ma tête peinturlurée pour cacher le stress et la fatigue de cette semaine, mes jambes trop croisées et mes blagues intello-subversives. Mes amis concertistes ont achevé de cerner leur nouveau compagnon de musique quand ma très chère professeur de flûte a lâché un: "alors, ce mouvement, mon petit Kynseker, il faut le jouer romantique, tendre et, euh, disons, féminin. En le disant, c'est tout à fait toi, ça, romantique et... fémi... tendre, je suis sûr que tu es un tendre, non... ?". Cette année, c'est concerti da camera di Antonio Vivaldi. Je suis ravi, musique jouissive et directe qui m'a toujours beaucoup touché. J'ai des disques de Vivaldi par centaines, fou que je suis. On a enfin fini de monter une sonate qui aura demandé beaucoup de travail à tout le monde: une sonate pour flûte à bec et basson & basse continue. Une tuerie inter-galactique qui envoie du pâté ! Écoutez plutôt le second mouvement, allegro:


12 commentaires:

Anonyme a dit…

magnifique morceau...
préviens-nous quand tu seras garde des Sceaux!
Dima

Tambour Major a dit…

Quand on a le moral qui flotte, la musique m'a toujours été un excellent refuge.

C'est curieux, certaines phrases de cet extrait de sonate m'ont fait penser à l'Invention n°13 BWV 784 de JS Bach, qui était un grand connaisseur de la musique de Vivaldi. Je ne sais pas si c'est le fruit de mon imagination ou s'il s'agit d'un réel emprunt.

Kynseker a dit…

@ Dima: est-ce que mon blog survivra jusqu'à ce jour ?! Si oui, je ne manquerais de vous le dire :-D

@ TM: c'est fort possible. Mais les Inventions sont ce que je connais le mois chez Bach. Je vais écouter ça, pour voir. Et sinon, oui, la musique revient en grâce ces temps-ci: ça fait du bien !

S./G.C a dit…

@TM : effectivement, il y a similitude avec la 13è invention à deux voix, qui n'est pas dans la même tonalité mais utilise le même enchaînement harmonique, au début du moins.
Bach était tellement "connaisseur" de Vivaldi qu'il en a même fait des "cover" ou développé certains thèmes.

@kynseker : "de nouveaux compagnons de chambre" : de l'internat en frustration ?

sycluxif a dit…

"veto maternel" Elle refuse les vêtements incorrects?... :o)

Et j'ai l'impression que vos compagnons de chambre suscitent en vous un enthousiasme assez modéré. Pourtant pour former un orchestre, il faut un minimum d'alchimie, non? Je ne connais rien à la musique.

En tous, très bonne fin d'année et joyeuses fêtes.

Bashô a dit…

Le commentaire précédent était de Bashô, j'ai confondu les deux captcha.

S./G.C a dit…

Appliquée à Vivaldi, l'expression "envoie du pâté", décidément très en vogue chez les "jeunes", est assez cocasse.

Kynseker a dit…

@ Sylv: oh, vous savez bien que je n'ai recalé cette expression que pour vous ! Quoiqu'après un rapide sondage autour de moi personne ne la connaissait (alors que moi, si, honteusement). L'internat, je crois que c'est quelque chose auquel je n'aurais pas survécu (mais beau livre sur ce monde de Thibault Saint Pol) même si j'ai connu ça vaguement lors de stages musicaux.

@ Bashô: oui, les chemises roses, parme, violettes, ne connaissent pas le coup de fer maternel. Ca lui fait trop mal aux yeux je crois :-D

Dima a dit…

et encore, Thibault de Saint Pol évoque l'internat de Lakanal, qui n'est pas si rude!

Kynseker a dit…

Certes... Et on suppose une certaine idéalisation de certaines situations. Mais le procédé stylistique du vous (avec le basculement génial au je dans la dernière phrase) m'avait bien plu.

Dommage que ses livres suivants aient été de vraies scies littéraires.

Koboldenkirche a dit…

Pardon de ma naïveté, mais je me demandais si c'était vous qui jouiez dans l'extrait... Parce que je trouve certes le claveciniste moyen, mais je ne pensais pas qu'on puisse trouver des amateurs de basson aussi virtuoses.

Donc j'hésite. En remarquant tout de même que le flûtiste a un moins beau son que toi d'habitude.

Kynseker a dit…

Ce n'est pas moi mais toutes tes remarques sont exactes: la flûte utilisée dans cet enregistrement (aux éditions Naïve) est de piètre qualité en ce qui concerne le son. Je suppose que le flutiste l'a choisie pour sa facilité d'émission et ses attaques nettes (il faut utiliser un instrument fiable à 100% dans ce mouvement).

Cette sonate est en réalité encore plus dure pour le bassonniste que le flutiste. Personnellement, je l'ai jouée avec le professeur de basson du conservatoire ; aucun élève n'était capable de tenir la partie et même un professionnel doit travailler certains traits pour être au point.

Enfin, oui la basse continue est plan-plan et mal mise en valeur. Il faut dire que, pour avoir proposé de mon côté une réalisation, Vivaldi ne donne rien de bon sur quoi s'appuyer.

Si l'écoute de la totalité de la sonate t'intéresse, il existe plusieurs enregistrements: je te conseille celui d'Il Giardino Armonico (le top) ou celui d'Ornamente 99 (excellent). L'ensemble de la sonate est chouette.

Et pour finir, il existe un merveilleux disque de concertos pour basson (couplés avec des concertos pour hautbois) de Vivaldi, toujours chez Naïve. Sergio Azzolini officie, c'est dantesque.