vendredi 26 novembre 2010

Sonate en la mineur


Je suis dans le couloir du château, assis sur une chaise bancale en face de la salle « Fauré ». J’attends, anxieusement, que la porte s’ouvre et de faire connaissance avec ma nouvelle professeur de flûte. J’ai 13 ans.

L’élève précédent sort enfin. Une jeune femme m’accueille d’une voix douce et tendre. Je m’installe et invité par elle, je montre un peu ce que je sais déjà faire. Manifestement beaucoup plus que ce à quoi elle s’attendait de la part d’un brave collégien.

Première partition aux tons bleutés, couleur layette. Désuet, comme ce que j’imaginais. Cette ambiance crépusculaire, dans cette pièce au plafond vouté trop haut et à la moquette poussiéreuse, me ravit.

Les semaines suivantes, les cours se suivent et ne se ressemblent pas. J’apprends énormément et je découvre plein de nouvelles choses. Sans réellement travailler, puisque j’y prends beaucoup de plaisir, je progresse très rapidement. A la fin de l’année, je présente l’examen de 4ème année, directement.

C’est que au cours de l’année, j’ai eu l’outrecuidance de sortir de ma sacoche les sonates de Handel (bible des flûtistes à bec) sous l’œil amusé et attendri de ma prof. Mon bulletin d’évaluation annuel sera gratifié du commentaire suivant : « élève TRES ambitieux ».

S’écoulent ainsi 4 années qui me permettront de décrocher mon diplôme. Toujours entre vouvoiement et complicité, j’abats tout le répertoire de la flûte à bec, tout en snobant la musique contemporaine, que je méprise au plus haut point (j’ai à peine évolué sur cette question).

Un peu frondeur, remettant sans cesse en cause les décisions professorales, je m’amuse et je joue un peu comme je l’entends. Ma professeur en prend son parti, mi amusée mi inquiète. Je grandis mais je ne m’assagis pas, bien au contraire.

Elle me couvera toujours de son regard maternel ; mes premiers poils de barbe ne l’impressionneront pas, pas plus en tout cas que ma haute taille. Quand harassé par les semaines de travail intense de la classe préparatoire, je me montre grognon et mal appliqué, elle reste d’une patience angélique.

Devant mon dédain d’adolescent trop sûr de lui qui fait la moue à la vue de musique renaissance, elle n’affecte aucune crispation et aucune vexation. Elle sait que je viens toutes les semaines, en toute amitié. Elle sait que le savoir qu’elle m’a transmis est précieux et me porte vers le bonheur.

Mais après six années de collaboration, je romps le contrat. Je pars faire mes études ailleurs. Je la sens triste quand je lui fais part de mon hésitation entre Strasbourg et Aix. J’étais depuis si longtemps son dernier cours de la semaine, dans la nuit du vendredi soir, et avec le temps, son meilleur élève. Sur le ton de la confidence, elle glisse que ce bonheur professoral lui manquera. Elle riait de mes réflexions spontanées et j’aimais la surprendre, l’air de rien. Elle jouait le jeu.

Elle a eu la joie de faire de moi un musicien accompli et passionné, là où mon professeur de trompette avait échoué. Lequel professeur avait du faire son mea culpa, dans une effusion émotionnelle que je ne lui avais jamais connue, après un concert que j’avais donné avec ma professeur. J’adorais donner des concerts avec elle, même si je lui donnais des sueurs froides tant j’étais imprévisible. Une fois, complètement déchainé (et c’est bien la seule fois où l’énervement m’a fait accomplir des prodiges), je jouais comme une furie une sonate italienne impétueuse, ce qui me valut les rappels de la salle. Toute la fierté était pour moi.

L’année suivant mon départ, j’étais repassé la voir à l’improviste. La surprendre, toujours. J’avais évoqué Prague et mon prochain départ, entre excitation et angoisse. Je n’avais pas tant changé, se disait-elle.

A mon retour de Prague, je n’avais pas pu trouver le temps de passer à nouveau. La semaine dernière, je lui ai envoyé un mail pour lui signifier mon envie de prendre des nouvelles en chair et en os. Dimanche, j’interrompais ma professeur de flûte aixoise avec qui je jouais des bêtises. Une envie subite de rejouer une sonate que j’avais jadis travaillée avec mon ancienne professeur.

Le lendemain, j’apprenais qu’alors que j’avais eu cette envie fugace, mon ancienne professeur s’éteignait, terrassée par un cancer. J’ai 22 ans et j’espère atteindre la quarantaine qu’elle n’a pas connue.

4 commentaires:

Bashô a dit…

Toutes mes condoléances. Et j'espère que tu ne sens pas coupable...

Al West a dit…

Si tu joues aussi bien que tu écris, ça donne vraiment envie de t'écouter. J'aimerais pouvoir le faire aussi bien pour ceux que j'aime, c'est superbe.

Kynseker a dit…

@ Bashô: une culpabilité qui s'effacera je le crains..

@ Al West: bienvenue et merci pour ce très aimable compliment. Je ne joue plus hélas aussi bien qu'à l'époque décrite, ayant dû largement réduire mes activités musicales..

Dima a dit…

Je crois que tu m'as réconcilié avec la flûte à bec... Petit a priori de ma part, il est vrai. Après tout il y a un monde entre la jeune fille qui accroche des posters de chevaux dans sa chambre et le cavalier aguerri. Alors que dire du fossé qui sépare les timides essais des collégiens et la maîtrise d'un beau flûtiste qui parle si bien de son art...
Je me précipite sur les morceaux dont tu parles!