mardi 30 novembre 2010

Instrument(s) de torture

La sonate en la mineur du billet précédent est une œuvre qui a marqué tout mon parcours musical et toutes ses étapes importantes. Je l'ai tellement jouée et écoutée que j'avais fini par la délaisser. La perspective de peut-être la rejouer à un mariage a rappelé à mon bon souvenir un de ces moments clés où je l'ai interprétée.

Je veux parler de la mémorable, de la majestueuse, de la merveilleuse, de la très sérieuse épreuve de musique du baccalauréat. Inscrit en candidat libre, j'ai, à l'époque, tranquillement préparé les deux parties de l'épreuve dans mon coin. D'abord il fallait commenter les œuvres inscrites au programme, ensuite interpréter un morceau de son choix.

Le jour J, je me suis présenté à l'heure convenue ; on m'a attribué un jury et j'ai patiemment patienté sous les pins de ce lycée qui n'était pas le mien. Deux ou trois heures plus tard, mon tour était venu. J'ai pénétré dans la salle qui, dans mon souvenir, est très obscure, petite mais fraîche. J'ai décliné mon identité, posément. C'est à ce moment-là que l'une des deux examinatrices m'a demandé de quel instrument je jouais. Je répondis tout aussi calmement "de la flûte à bec". Gros soupir de mon interlocutrice puis ces mots "ah ?! Bon... Dans ce cas... On va faire une pause, hein, je vais aux toilettes". Un peu décontenancé par tant de mépris larvé, je me tourne alors devant l'autre examinatrice qui devant mon air dépité me dit "oui, bon, hein, moi, je vais fumer une clope".

Une vingtaine de minutes plus tard (j'ai si longuement attendu que j'ai presque cru qu'elles m'avaient oublié), elles étaient de retour. L'épreuve théorique se déroule sans anicroche si ce n'est cette question et cette réponse mémorable: "comment se nomme le motif rythmique qui se répète tout le long du morceau ?". Moi, très sûr: "un ostinato" et j'explique les bases de ce principe. Air interloqué de mon interlocutrice: "non pas du tout. Cela s'appelle un rythme répété". J'ai du me retenir de ne pas pouffer de rire, m'enfin, c'était le jury, fallait rester sérieux.

Ensuite, épreuve pratique. Je commence à contextualiser la sonate que j'ai choisie (l'œuvre retenue devait avoir un rapport avec les morceaux de l'écoute imposée) quand je suis vite coupé par ma clopeuse qui me dit "oui, bon, c'est de la flûte à bec, quoi". Très probablement persuadées que j'avais vaguement appris à en jouer au collège et que je pensais grappiller quelques points avec cette épreuve facultative ou seuls comptaient les points au-dessus de la moyenne, je faisais très mauvaise impression.

Sans me démonter, je lui ai tendu le disque d'accompagnement que j'avais concocté en MAO. L'une des deux pris quand même la peine de régler le volume et je jouai le premier et le dernier mouvement. Et je dois bien avouer que j'ai rarement aussi bien joué cette sonate. Une fois ma petite récréation terminée, quelques longues secondes de silence.

Et mes deux examinatrices de se répandre en excuses pendant 5 bonnes minutes et de me dresser des couronnes de laurier, de m'enjoindre à continuer la musique, la musique baroque, d'en faire mon métier, etc. Totalement surpris par ce revirement de situation, je n'en étais pas peu fier. Une fois mes petites affaires rangées, et alors que je m'apprêtais à partir, dans un dernier au-revoir, l'une des examinatrices de me redire à nouveau "merci de nous avoir fait terminé notre journée aussi agréablement après avoir supporté un horrible violoncelle, des mauvais pianistes et une terrible clarinette".

Et, en juin, sur mon relevé de notes du baccalauréat, je découvris un 20/20. Heureux.

14 commentaires:

Al West a dit…

(qui va la mettre en veilleuse, si si si) Et bien bravo pour le titre du billet qui ne va sûrement pas manquer de faire rappliquer toute une cohorte d'hallus sessouels simplement mus par de déviantes pensées. Ils vont être servis :)
Et bien sûr, bravo pour la note
Amicalement.
Al.

Kynseker a dit…

Le titre est un peu racoleur mais ce n'est pas au pour autant que ça se bouscule au portillon. Vous êtes ma première victime !

J'ai dans les cartons un billet beaucoup plus affriolant (le contenu tiendra les promesses du titre).

Et puis j'ai rarement trouvé des partenaires voulant subir ma torture ! :-D

S./G.C a dit…

Vous avez vu la jolie photo de James Dean que j'ai publiée par ailleurs ?
Le personnage au second plan semble effectivement soumis à la torture.
Avez-vous vécu ce genre de situation ?
Vous le laissez présumer...
Sinon, c'est pénible d'être sollicité pour des mariages quand on est musicien; je connais ça !

Kynseker a dit…

Ma famille m'a toujours poussé dans cette voie donc pas de regards obliques ou de soupirs...

Par contre, l'amoureux lui ne supporte pas, malgré ses dénégations diplomates.

Pour vous faire bondir un peu, j'ai animé des messes pendant une année jadis... Alors ce n'est pas un petit mariage qui me fait peur (surtout que c'est une très bonne amie à qui je dois beaucoup).

Bashô a dit…

Kynseker> "Ma famille m'a toujours poussé dans cette voie" Une famille de musiciens? Et pourquoi la musique baroque? Elle semble attirer les achriens ce que j'ai du mal à comprendre :)

Kynseker a dit…

Disons plutôt qu'ils ont accueilli avec un certain soulagement mon abandon de la trompette pour les douceurs de la flûte. Mes parents ne sont pas du tout musiciens et ont toujours été très clairs quant à un choix d'études musicales: c'était hors de question de faire de la musique autre chose qu'un hobby. Mais en tant que loisir, ils m'ont toujours donné les moyens d'en profiter au mieux.

La musique baroque par contre, c'est une orthodoxie familiale. Ils n'écoutent que ça et ne souffre pas mes disques de Brahms ou de Massenet, d'opéra en général. Là, je me suis émancipé !

Al West a dit…

Si votre famille a accueilli avec soulagement l'abandon de la trompette, je me demande ce que va penser mon (crétin de) voisin si je me mets à la trompe de chasse (je n'en sonne pas, tout juste puis-je en sortir quelques tonitruants borborygmes).
Amicalement.

Audrey a dit…

-> "Sinon, c'est pénible d'être sollicité pour des mariages quand on est musicien; je connais ça !"

=D
Au plaisir!

Signé: la chiante qui se marie et qui sollicite son ami

S./G.C a dit…

@Audrey, un ça va, c'est quand il y en a beaucoup...
Et puis, c'est mieux que les enterrements.
;-)

(Je fus requis à une bonne douzaine de mariages d'ami(e)s à une époque...)

Kynseker a dit…

Audrey chérie, ne fait pas ta mauvaise tête: je viens avec plaisir flûter à ta cérémonie. J'ai bien travaillé mes morceaux d'ailleurs !

@ Sylv: bizarrement, j'ai un répertoire très étendu de morceaux funèbres (vous devez savoir que je n'écoute QUE de la musique en tonalité mineure). Le problème, c'est qu'une fois que je les ai joués pour l'occasion, ils sont trop rattachés à ce moment et je n'ose plus les rejouer.

Audrey a dit…

Je ne fais pas du tout ma mauvaise tête! (mais attention, sinon tu vas te retrouver à la table avec Inès. Si, si...quand on peut une fois, on peut deux fois!)

S./G.C a dit…

Ah oui, je vois le genre : on allume les candélabres, on tire les tentures noires et on écoute Tristan jusqu'à l'aube...

Kynseker a dit…

Wagner ? Arf non, très peu pour moi. Par contre, oui, je goûte assez peu la lumière du soleil !

Cyrielle a dit…

Trop bien! Je ne vois pas pourquoi je n'y ai pas pensé plus tôt, tu auras quelques mois (années) pour te remettre de ce mariage et jouer au mien!
d'Ici trois ans à peu près! Il faudra souffrir la messe et la famille tradi mais bon, ce sera magnifique! ;)