dimanche 5 septembre 2010

Vieille rancoeur

En écoutant un disque consacré aux concertos pour hautbois de Bach, j'ai repensé à mon bref apprentissage de l'instrument, en conservatoire. La fourberie et l'hypocrisie des adultes qui traversèrent cette année m'est revenue à l'esprit dans toute sa grandeur.

J'avais 15 ans, pas encore de téléphone portable et c'était un beau mois de septembre (qui, en dépit des événements qui ne manquent pas de s'y produire est peut-être le plus beau mois de l'année): je présentais les concours d'entrée en classe de clavecin et de hautbois.

Avant toute chose, j'ai du être "testé" en solfège. Sans y être préparé, je me suis retrouvé devant deux examinateurs qui m'ont soumis à toute une batterie de questions. Je me souviens très bien et je n'oublierai jamais leur petit air mesquin, leurs sourires en coin et la façon dont ils pouffaient ironiquement quand je répondais à côté. Surtout, je garde en mémoire la série de questions sur les cadences: un petit air de piano et il faut déterminer si la cadence est parfaite (conclusive) ou une demi-cadence (suspensive). J'ai bien répondu aux deux premières questions, ce qui les a surpris et exaspérés. Je revois ce grand homme chauve s'adresser à sa collègue en parlant de moi à la troisième personne comme si je n'étais pas présent "on va lui poser une troisième question" avec un sourire entendu. Son triomphe était prémédité, je n'avais encore jamais entendu parler d'un troisième type de cadence et c'était légitime au niveau qui nous concernait: la cadence plagale. Leur victoire était acquise: je pouvais être rétrogradé de deux années par rapport au cursus que je suivais en école de musique.

Ensuite, je me rendis dans une autre salle où trônaient le directeur des études, le directeur du conservatoire et le professeur de hautbois. J'appris que j'étais très vieux: comment quinze ans et prétendre commencer un nouvel instrument ?! Sans me démonter, je retraçais mon parcours musical et j'expliquais tant bien que mal que j'aurais surement des facilités dans l'apprentissage du hautbois. La cause fut entendue et j'étais accepté. Quand je fus mis à la porte comme un malpropre à la fin de cette première année, j'appris les vraies raisons qui avaient poussé ces mandarins à m'accepter: il n'aurait pas été question que j'intègre le cursus et les ateliers habituels mais si je parvenais à maitriser correctement l'instrument au bout de deux années, j'aurais été royalement invité à participer à une nouvelle classe qui devait se créer: musique de chambre baroque (titre inepte). Il était en effet couru d'avance qu'elle serait désertée et j'aurais servi à l'animer avec quelques autres péquins, ce qui aurait servi de caution à l'ouverture sur d'autres répertoires que voulait se donner cet honorable conservatoire.

Je passais aussi l'entretien d'entrée en classe de clavecin. Une place unique était proposée, une jeune fille a été choisie alors qu'elle refuserait le bénéfice de l'inscription si elle était prise en classe d'alto (ce qui ne manquerait pas d'arriver). Préférer une candidate qui fut surprise de découvrir le toucher si particulier du clavecin et perturbée par l'ingratitude du timbre. Le professeur de clavecin fut bien désolé mais ne parvint pas à me faire oublier les sous-entendus désagréables des comparses qui l'accompagnaient dans cette audition. "Vous faites de la trompette et vous voulez vous inscrire en clavecin ? Pourquoi pas en trompette, problème de niveau peut-être ? Vous sollicitez plutôt une classe où il y a peu de candidats, je vois..."

Le mépris à tous les niveaux parce que je venais d'une école de musique de village et que je prétendais m'inscrire à un âge diablement avancé au grand conservatoire national de la ville... Je me rends compte en relatant tout ça que je n'ai rien oublié. Je ne pardonne pas non plus aux professeurs de l'école de musique de ne pas m'avoir prévenu et dissuadé de tenter l'expérience. Cet aveu: "ah, ils t'ont mis en dernière année de second cycle de solfège et tu as été recalé à l'examen de fin d'année d'entrée en troisième cycle ? Oh, oui, c'est le coup classique... Ils font ça avec tous les nouveaux qu'ils veulent éliminer au plus vite mais qu'ils ont été obligés de prendre parce qu'il restait une place dans l'une des classes d'instruments demandée. En plus ils font une bonne marge sur les droits d'inscriptions". Je pense que c'est pour ce genre de situation que l'expression "être pris pour un con" a été inventée.

5 commentaires:

Florent a dit…

Tu aurais du faire de la batterie, ç'aurait marché sans problème.

Bashô a dit…

J'aurais --- naïvement --- pensé que les professeurs des conservatoires seraient des gens passionnés par la musique et son enseignement, et donc immunisés de ces mesquineries et réflexes de "classe".

Audrey a dit…

Oui oui, les professeurs de conservatoire peuvent être passionnées par la Musique, leur enseignement et par la transmission de quelque chose de très fort. Je suis passée par le même conservatoire, par les mêmes tests de solfège et les mêmes professeurs...et je ne garde que d'excellents souvenirs, des professeurs motivés et passionnants, dévoués même. Vraiment. Pas la même expérience, peut-être, pas le même instrument, c'est sûr. Mais quand même, tu exagères un peu...
PS: "Le mépris à tous les niveaux parce que je venais d'une école de musique de village et que je prétendais m'inscrire à un âge diablement avancé au grand conservatoire national de la ville..." Pour ma part, j'avais 16 ans, je venais moi aussi d'une "école de musique de village" pourrie, je me suis présentée en Cycle III de piano, et j'ai été admise sans aucun mépris.
Après les tests de solfège j'ai été prise en fin de cycle II aussi. J'ai eu l'examen d'entrée en cycle III, et j'ai été préparée comme les autres, respectée comme les autres. Et je sais qu'on a eu le même prof de FM en cycle II...
Ce que tu dis me révolte considérablement. Je te trouve plein de mauvaise foi pour ce coup...

Kynseker a dit…

Je crois que nous en avons déjà parlé, chère Audrey... Mais comme ce message t'as interpelée et même touchée, je te réponds.

Sur la forme: c'est un message écrit d'une traite, sans préméditation ni relecture stylistique. Le choix des mots n'en est que plus abrupt. D'autre part, le titre aurait du t'éclairer: il s'agit de l'évocation d'une vieille rancoeur qui par nature n'est ni objective ni tendre.

Sur le fond: il y a une différence fondamentale entre nous: je prétendais à un âge avancé (là je n'invente rien, il est bien connu que les conservatoires sont peu friands d'élèves débutants adolescents) commencer l'apprentissage d'un nouvel instrument. Toi, tu avais déjà de l'expérience et tu avais fait preuve de ton potentiel de progression.
Par ailleurs, et il est vrai que je n'ai pas été clair, mes prétentions et mon cursus gravitaient autour de la musique baroque qui est, indéniablement, regardée avec condescendance par ce conservatoire. Le professeur de clavecin, il faut le lui rendre, s'en était excusé à mon égard en dehors du cadre formel de l'entretien. J'aurais postulé en classe trompette avec le niveau qui était le mien, bien sûr que j'aurais été bien accueilli et bien encadré. Là, clavecin c'était en marge et hautbois je n'avais pas caché mon intérêt à terme pour le pendant baroque de l'instrument, ce qui fut une erreur.
Enfin, en ce qui concerne la FM, j'ai très mal vécu ces tests parce que je n'avais pas été prévenu à l'avance et parce qu'ils se sont déroulés de façon expéditive, du genre "finissons-en au plus vite". Je ne nie pas que durant le reste de l'année le même homme presque chauve a été courtois et attentif. Stimulant même.

Bon, dis-le, tu es vexée parce que tu n'as pas reçu de petite carte postale de Malte, hein ? (mais je n'ai pas encore ta nouvelle adresse!)

Audrey a dit…

=)