samedi 24 juillet 2010

Tiraillements intérieurs

Des bribes d'existences mille fois inventées, mille fois rêvées, mille fois sublimées. Toujours les mêmes situations, les mêmes problématiques, qu'il est peut-être temps de retranscrire pour en garder une trace. On verra si les années qui suivent ressemblent à ces anticipations. Billet d'exercice (le "il" est de pure forme, ayant trop peur que ce soit vraiment moi) prétexte à un partage de musiques que j'adore, intimes pour la plupart. De celles qui font vibrer, pleurer parfois.



Passé par la magistrature, il a été vite obligé de se rendre compte, de s'avouer tel un prévenu, qu'il n'avait pas les reins assez solides pour supporter la charge de travail. Sans être en paix avec lui-même, il n'était pas capable de faire la part des choses, de supporter la dimension émotionnelle de ce métier. Il a du vite renoncer. Son cursus, somme toute assez brillant, lui a permis de devenir professeur en classe préparatoire, en remplacement en province. Il met beaucoup d'ardeur au travail et parvient à nouer quelques liens assez forts avec certains élèves. Mais un matin, hagard, épuisé de solitude, de renoncements et de frustrations, il reste hébété au volant de sa voiture les yeux perdus dans le vague et les mains crispées sur le volant. Il trouvera les ressources pour jouer une nouvelle fois la comédie du professeur jeune et dynamique mais avant, il ne peut s'empêcher de pleurer derrière son pare-brise. Tandis qu'au loin s'avance l'élève, celui qui se démarque des autres, le différent, ses multiples remplacements lui ont appris qu'il y en a toujours au moins un par classe, qui initie un geste d'impuissance et de compassion. La seule réponse qu'il pourrait lui retourner serait celle, niaise peut-être mais non dénouée de fondement, de Charlotte à Sophie:

Va! Laisse couler mes larmes
Elles font du bien, ma chérie!
Les larmes qu'on ne pleure pas,
Dans notre âme retombent toutes.
Et de leurs patientes gouttes
Martèlent, le cœur triste et las!
Sa résistance enfin s'épuise;
Le cœur se creuse et s'affaiblit:
Il est trop grand, rien ne l'emplit;
Et trop fragile, tout le brise, tout le brise...

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Lui qui veille, étendu en travers du lit, comme à chaque fois que son compagnon est de garde en pédiatrie à l'hôpital. Il a hérité du prétendu mauvais sommeil de sa grand-mère et ne parvient que rarement à dormir paisiblement, surtout seul dans le grand lit froid. Il traverse ces nuits d'absence en musique et en pensées. Il a toujours cru que le piano se prêtait assez bien à l'ivresse solitaire nocturne mais cette nuit-là, il a choisi d'écouter un trio de Dvorak. Ce seul fait le projette dans une des pièces du musée de Prague consacré au compositeur. Il en sent alors la douce chaleur -les boiseries, le chat qui vagabonde à pas feutrés- et la mélancolie monte en lui. Il a honte, honte d'avoir renié quelques ambitions du passé, honte de s'être laissé enfermer dans un emploi surpayé dans un bureau d'une banque. Au moment de se choisir un avenir, il avait fait le choix de la raison et non du cœur. Ces longues nuits nourrissent sa jalousie envers un compagnon qui se sacrifie pour un travail qu'il aime. Au moment où celui-ci rentre enfin, à l'aube naissante, la mesquinerie est plus forte et il lui reproche plus violemment qu'à l'accoutumée son refus obstiné à ne pas chercher un quelconque moyen d'avoir un enfant, lui qui soigne ceux des autres. Mais il ne croit plus vraiment à ce qu'il dit, il pense seulement que sa vie cesserait d'être vaine; il s'est sacrifié sur l'autel de l'aisance matérielle, il serait peut-être temps d'en faire profiter un autre que lui.

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Les arcanes du pouvoir, les amitiés opportunistes lui ont permis après de vaines tentatives de devenir un personnage public, un homme politique. Relégué à un obscur secrétariat d'état sous la tutelle du ministère de la justice, il œuvre avec obédience à sa tâche. Ses tribulations pour faire adopter quelque projet restent souvent lettre morte. Il a compris depuis un certain temps qu'il fait office de figurant, prompt à endosser les erreurs d'appréciation dans la politique menée au niveau gouvernemental. Il ne s'en offusque pas, il se prépare un avenir meilleur, c'est certain. Mais ses absences exaspèrent celui qui partage sa vie, ses forfaitures peinent sa famille qui lui avait transmis des valeurs toutes autres, son exposition médiatique le ronge. Il se sent bien seul ce soir-là quand il rentre chez lui, l'autre déjà endormi profondément. Il a pénétré à pas feutrés dans la chambre et s'adosse à la porte, dans un geste de lassitude. Il observe, mieux il contemple. Plus que les quelques mètres qui le séparent de l'être aimé, ce sont les trahisons et la résignation à une vie qui ne tient pas ses promesses malgré les sacrifices accomplis qui creusent un fossé infranchissable. Une peur narcissique de disparaitre de la scène publique, du retour à l'anonymat, de l'oubli sont autant de raisons qui justifient de continuer à jouer la comédie. Reviennent alors en mémoire ces quelques couplets fatals de Pagliaccio... Vesti la Giubba...

Mets ton costume
Et poudre toi le visage.
Les gens paient
Et ils veulent rire.
Transforme en blagues tes larmes
Et ta peine.
En grimaces, tes sanglots
Et ta douleur.
Ris Pagliaccio
De ton amour brisé!
Ris-donc de la douleur
Qui t'empoisonne le cœur!


Ces histoires sont une photographie d'un instant rêvé de façon récurrente. Je sais qu'elles finissent mal et que ces musiques sont tristes. Je sais aussi que je rêve fréquemment que tout homme amené à partager ma vie durablement est appelé à mourir tragiquement dans un accident de voiture ou foudroyé par un cancer. Je ne sais pas si je dois le raconter aussi... Je me prépare au pire, la vie ne peut que me réserver des bonnes surprises, sans doute...

7 commentaires:

Bashô a dit…

Pourquoi cette teinte pessimiste? Si j'en juge d'après ton blog, tu n'as pas eu jusque là une vie malheureuse...

Magistrat, professeur, politicien... Et quel métier vas-tu faire d'après les études que tu suis actuellement?

Kynseker a dit…

Absolument, je n'ai aucun droit de me plaindre et ma vie m'a surpris et satisfait plus qu'espéré.

Ce n'est pas nécessairement un pessimisme, juste des rêves (cauchemars ?) récurrents.

Il se trouve que je vais être amené à choisir très vite une voie d'étude qui débouchera plus ou moins sur un métier.

Dans ce choix, j'ai peur de me renier (le choix de l'argent contre celui de la vocation)ou d'échouer, peut-être.

Un blog sert aussi à exorciser les peurs, non ?

Merci pour les commentaires attentifs, en tout cas ;-)

Bashô a dit…

Pardonne-moi si je suis trop curieux mais entre quelles voies d'étude hésites-tu?

Kynseker a dit…

Je fais Sciences Po et je dois choisir un master dans lequel m'orienter. Accessoirement, je vais devoir choisir si je prépare l'ENM, l'ENA (on peut encore rêver) ou d'autres concours de la haute fonction publique.

Anonyme a dit…

L'ENM c'est Bordeaux, ça ! <8-)
Strasbourg devrait te plaire, cependant.

Anonyme a dit…

Très beau Massenet... ce n'est pas un répertoire que j'affectionne pourtant. Le vibrato de la chanteuse est un peu trop large, dommage!

Tout de bon,
Yohan Nicolas

Insula dulcamara a dit…

J'arrive un chouilla après la bataille, mais de quel trio est tiré le deuxième extrait, s'il vous plait ?