vendredi 30 octobre 2009

S'indigner et prendre pitié

Scène troublante, tout à l'heure, au supermarché. Je dépose mes achats sur le tapis et je me rends compte que j'ai porté mon choix sur une caisse tenu par un vieil homme. Mais surtout, je comprends très vite qu'il n'arrive absolument pas à accomplir sa tâche. Là où les lois du capitalisme auraient balayé ce vieux monsieur, l'enseigne locale, filiale tchèque de Carrefour, l'emploie. Ça va à l'encontre de la plus élémentaire rationalité et efficacité mais ce monsieur âgé au moins de 72 ans qui ne parvient pas à lire son écran derrière ses tessons de bouteille à cause de son strabisme convergeant est caissier. Je connais les cadences infernales imposées en France aux caissières et je me retrouve en face d'un vieillard qui va royalement encaisser deux personnes en 18 min. Le couple qui me précède a le malheur d'avoir acheté plein d'articles au détail et emballés sous sac en plastique. Ils n'ont pas de code-barre ; c'est au caissier de taper le code, mentionné dans un cahier. Notre vieil homme ne reconnait pas très bien les produits achetés, ne parvient pas à lire son cahier et a du mal à saisir les codes que la cliente lui dicte. L'encaissement s'éternise également du fait du manque de confiance manifeste qu'a le septuagénaire dans sa caisse: il préfère scanner manuellement avec une scanette tous les codes-barres des produits plutôt que faire défiler ces derniers devant le détecteur automatique. Au rythme de ses mouvements, très lents puisque ceux d'un grand-père, il attrape difficilement chaque produit, repère longuement le code-barre, attrape douloureusement sa scanette et encaisse. Interminable. Pour couronner le tout, le couple qui est devant moi lui tend un bon d'achat. On perd encore 1 bonne minute.

Viens mon tour et se répète l'intolérable manège. Je l'ai trouvé intolérable au début parce qu'il me faisait perdre mon temps, parce qu'il allait à rebours de toutes mes petites valeurs françaises de bon consommateur pressé. Je l'ai ensuite, et au final, trouvé intolérable parce que ce monsieur n'était surement pas là pour passer son temps. Parce que s'il travaille encore à son âge avancé, et visiblement ça lui coûte physiquement et moralement, c'est qu'il est dans le besoin. Si j'étais effaré et scandalisé qu'une enseigne internationale recrute des impotents au premier abord, je me suis dit ensuite que cette entreprise faisait un acte de charité en employant ce vieux qui doit très probablement lui couter plus cher que ce qu'il lui rapporte. Acte de charité rendu nécessaire par le dénuement total dans lequel vivent les personnes âgées ici depuis la disparition du communisme.

J'ai pris patience, parce que je n'ai rien à faire de mes journées et parce que j'avais un gros marché, mais quelqu'un mal disposé avec quelques articles aurait très bien pu tout abandonner là sur le tapis et humilier ce vieil homme. Si je n'avais pas attendu, je n'aurais pas gagné 1czk (dans le rendu de monnaie, il s'est évidemment trompé: il était incapable de distinguer des pièces de 1czk et de 2czk, sensiblement identiques) et je n'aurais pas vécu la scène la plus marquante qui m'a été donnée de vivre depuis mon arrivée dans ce pays. Je n'oublierai probablement jamais ce vieux. A chaque passage en caisse un peu long en France, je m'en souviendrai, inévitablement.

2 commentaires:

QCK a dit…

Une hypotypose digne de Zola. Merci pour cette tranche de vie (bien triste).

Monoprix Monobarre Multitime a dit…

A Monop' Mirabeau: maintenant je pense à ton histoire quand j'y vais.Notre quotidien: des tapis trop petits même pour un paquet d'hollywood chew-gums et 2 tics-tac, une barre "bienvenue/bonne journée" qu'on se passe de main en main parce que seule, une balance POUR la caissière pour peser TES fruits avec codes trop petits également, changements de caisse (à sous) et T-shirt "à votre service" (pas vrai du tout)toutes les 15 minutes (quand je passe évidemment) et le résultat magnifique: 37 minutes pour acheter un truc qui en plus me fait passer pour une grosse doublée d'une pauvre => mon paquet de Biscuits, à 95 cts

Mais c'est un autre monde, définitivement